Boréalis : l’entrée de la techno dans la légalité

Boréalis : l’entrée de la techno dans la légalité

Premier grand festival électronique légal, Boréalis n’a pas pu perdurer. Pourtant, il a été très important dans le processus d’acceptation populaire de la musique électronique. Il a surtout marqué toute une génération de festivaliers dans le sud de la France.

 

Beaucoup d’aficionados de musique électronique s’accordent à dire qu’Astropolis, créé en 1995 à Brest, est le premier festival techno légal d’envergure. Pourtant, avant lui, Boréalis, qui a fêté sa première édition en 1993, a révolutionné le regard sur cette musique méconnue du grand public. Le festival a disparu en 1999, quand dans le même temps, Astropolis continue d’exister. C’est aussi pour cette raison que la légende de Boréalis ne perdure que pour ceux qui l’ont vécu.

 

 

En 1993, un collectif d’une vingtaine d’amis se lance dans l’organisation des soirées. Il s’agit des Pingouins. Basés à Montpellier, ils font d’abord venir quelques grands DJs étrangers dans des clubs de la ville. « Je me souviens que quand j’étais jeune, j’allais au Bus, explique DJ Lolita qui a suivi l’essor de la techno à Montpellier en tant que spectatrice. Les Pingouins y ont fait venir tout le gratin de l’époque : Derrick May, Green Velvet, Derrick Carter. C’était la scène de Detroit, de Chicago. »

 

Première édition à Pézenas avec 3.000 personnes

Avant 1993, l’offre de musique électronique se partage entre les soirées clubs et les free party illégales. « On faisait des kilomètres entre Montpellier, Nîmes, Marseille et Avignon, raconte Michael Serrat, qui organisait les soirées Dragon Ball à Avignon. Les gens distribuaient des flyers sur les autoroutes pour toucher tout le monde. » Pascal Maurin, aujourd’hui organisateur de festivals dans le sud de la France confirme. « A l’époque comme il y avait peu d’événements, on y retrouvait tout le monde. Les gens venaient d’Annecy, de Lyon… »

Les Pingouins sentent le potentiel en voyant le monde à leurs soirées. « On voulait s’inspirer des raves qui se déroulaient en Angleterre. L’idée, c’était de reproduire ce schéma à Montpellier, décrit William Recolin, un des piliers des Pingouins. On voulait mettre en place un mini-festival dans un club tout en utilisant le parking de la boîte. » C’est comme ça qu’est né Boréalis avec une première édition au New York à Pézenas en 1993. « Il y avait au moins 3.000 personnes », se souvient Olivier Pernot, journaliste à Midi Libre pendant cette période.

 

Lors de l'édition de 1995 aux arènes de Nîmes

Lors de l’édition de 1995 aux arènes de Nîmes

 

Après cette première édition réussie, les Pingouins rencontrent Bruno Asselin, un producteur de spectacle pas vraiment branché techno, mais qui sent le potentiel du mouvement. Il sympathise rapidement avec la troupe et leur propose d’exporter le festival aux arènes de Nîmes pour le faire grandir. Le producteur apporte son professionnalisme, les Pingouins font venir des artistes pointu et gardent l’esprit rave. « C’était encore un milieu tout petit, on se connaissait tous et c’était facile de faire venir des têtes d’affiche», détaille William, le Pingouin. Surtout, les prix pour faire venir les grands DJs n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui.

 

Après l’édition de 96, Nîmes ne veut plus du festival

Le festival fonctionne à plein régime. Les éditions de 1995 et 1996 à Nîmes drainent un public très dense. Si bien que les arènes sont trop petites pour accueillir tout le monde en 1996. « Plusieurs personnes étaient bloquées à l’extérieur et tentaient d’escalader les barrières, c’était dangereux », se souvient le journaliste Olivier Pernot. La sentence tombe, la municipalité de Nîmes ne veut plus du festival.

Le maire de Montpellier, George Frêche se montre opportuniste. « Il a vu que ça se passait à Nîmes, qui était une ville rivale. Donc il a montré qu’il était intéressé », explique Olivier Pernot. Trop tard pour une édition en 1996, mais le festival s’installe sur le domaine de Grammont en 1997. Et c’est là qu’il explose avec une première édition montpelliéraine qui compte entre 20.000 et 30.000 personnes. Boréalis devient le plus grand festival électronique de France. « On retrouvait des gens de toute l’Europe et même des Etats-Unis. Comme nous, on connaissait le Burning Man là-bas, eux savaient que Boréalis se passait dans le sud de la France », se souvient Michaël Serrat qui a fréquenté tous les Boréalis.

 

flyerborealis97

Le flyer de l’édition 1997 à Montpellier

 

Cette édition 1997 marque un tournant. Côté populaire surtout puisque la ville de Montpellier accueille aussi un off dans le centre-ville. La musique électronique s’ouvre vraiment au public. « Le fait que ça fonctionne a un peu déstabilisé le regard des gens sur ce style musical. On a essayé de donner une image différente de celles de jeunes camés dansant sur une musique lobotomisante », assure William. Et ça a fonctionné, bien appuyé par la présence de Jack Lang, ministre de la culture, lors des éditions de 1997 à 1998. La deuxième édition de Grammont fait au moins aussi bien que 1997 en terme de fréquentation. Boréalis est élue meilleure soirée de France par la magazine Coda entre 1995 et 1998. « Cela veut dire qu’on faisait mieux que Paris », sourit encore William Recolin.

 

Schisme entre Boréalis et les free party

Seules les free party voient d’un mauvais oeil le succès du festival. « Avant la plupart des événements étaient illégaux, là c’était autorisé et toutes les règles de sécurité étaient respectées, rappelle Olivier Pernot. Sauf qu’on parvenait à garder l’esprit des raves grâce aux Pingouins. Ca a été vécu comme une petite trahison par la scène rave. » A chaque édition de Boréalis, une rave party intitulée « Fuck Boréalis » avait lieu. Mais William Recolin tempère cette idée de confrontation. « Il y avait un peu cette idée de bourgeois face aux prolétaires mais dans les faits, on se mélangeaient tous et les mecs des free venaient à nos soirées. Cela faisait partie du folklore. »

Tous les festivaliers évoquent, les étoiles dans les yeux, une qualité scénographique exceptionnelle pour l’époque en plus des programmations aux petits oignons. « Il y avait une profusion de couleur, un esprit de fête. C’était vraiment un univers parallèle, fantasmatique, se souvient Pascal Maurin, l’organisateur de festivals. Il y avait un côté Summer of Love. » Côté DJs, la crème de la crème se bouscule au festival entre 1995 et 1998. Sven Väth, Laurent Garnier, Jeff Mills, Carl Craig, Daft Punk, Underworld, les Chemical Brothers… « Ce sont des plateaux qui marcheraient encore très bien aujourd’hui », poursuit Pascal. 

 

 

Le public a surtout l’impression de vivre quelque chose de nouveau. « Il y avait un vent de fraîcheur, c’était tout neuf, assure William Recolin. Avant, mes soirées, c’était d’écouter du Niagara ou Téléphone en boîte. Pascal Maurin va plus loin. « On sortait des soirées clubbings héritées de nos parents avec Corty qui jouait du Aretha Franklin. On vivait le mouvement culturel le plus important de notre génération. »

 

« Ce festival a enfanté toute une génération à Montpellier et dans le sud de la France »

Le côté hors du temps et mystique du festival perdure encore aujourd’hui car il n’a plus eu lieu depuis 1998. « En 1999, il y a eu un énorme orage la veille du festival », rappelle Olivier Pernot. « Le ciel nous est tombé sur la tête, la grande roue de Palavas s’était décroché. Un orage comme on en voit tous les 30 ans, souffle William Recolin. Tout le site était sous l’eau, c’était trop dangereux de l’organiser. » Financièrement, les Pingouins ne s’en remettent jamais. « Ca nous a coupé les jambes, estime William. Mais l’important, c’est la trace qu’on a laissé. » 

Selon Olivier Pernot, le journaliste, Boréalis est le point de départ de l’effervescence électronique de Montpellier, encore visible aujourd’hui. « Il y a eu Boréalis, puis le Bar Live, la Villa Rouge et maintenant Tohu Bohu, l’Antirouille et j’en passe. Les spectateurs de Boréalis sont devenus acteurs de la scène. Ce festival a enfanté toute une génération électronique à Montpellier et plus généralement, dans le sud de la France. »

 

Romain Conversin

Image à la une : Laurent Garnier lors de l’édition 1997

Photos d’archives fournies par Les Pingouins

 

Les Pingouins à l’origine de la Techno Parade

En février 1996, les Pingouins voulaient organiser un Boréalis d’hiver, intitulé Polaris. Le festival devait avoir lieu à Lyon à la Halle Tony Garnier. Sauf que le matin même des festivités, Raymond Barre, le maire de la ville retire l’autorisation de nuit du festival. Il doit se clôturer à minuit. Les Pingouins sont obligés d’annuler. S’ensuit un grand débat sur le sort des festivals électroniques. Pour défendre leurs intérêts les acteurs de la scène techno décident de s’unir afin de créer une structure baptisée Technopol. La volonté est d’ensuite mettre en place un événement populaire pour faire connaître cette musique au grand public : la Techno Parade. La première édition verra le jour en 1998 à Paris.

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