Interview : Breitlitz aka BRTZ

Interview : Breitlitz aka BRTZ

La techno mentale et sombre a le vent en poupe et de nombreux producteurs français se l’approprient avec beaucoup de sensibilité. C’est le cas de BRTZ, producteur biberonné au conservatoire de Lyon, avant de prendre son envol en terres parisiennes. Encore neuf sur la scène électronique, il compte déjà quelques sorties qui ont fait parler d’elle. Il espère encore durcir le ton pour pouvoir peser un peu plus sur l’échiquier musical. Il n’est qu’à quelques étapes de réussir son pari.

 

Tes premiers pas avec la musique se passent du côté du conservatoire de Lyon où tu commences à neuf ans. Comment en viens-tu à la musique électronique ? 

C’est vrai que j’ai fait de tout entre le classique, le jazz, et même le yiddish à la clarinette. J’ai aussi eu un groupe de pop boutonneux au lycée. C’était la mode des BB Brunes et on tournait sur Lyon. On était un peu le boys band du lycée. C’est par mon frère que je me suis intéressé à la musique électronique. Il a six ans de plus que moi et il a toujours été très pointu musicalement. Il écoutait beaucoup de techno, mais il avait une culture musicale hyper large. Au final, ma première grosse claque avec la musique électronique, c’est l’album et le film « Berlin Calling » avec Paul Kalkbrenner. C’est vraiment là que je me suis dit : « c’est ce que je veux faire ». J’avais 17 ans et j’ai commencé à acheter du matériel pour composer dès le surlendemain.

 

A quel point le passage par le conservatoire peut t’aider à composer des morceaux électroniques ?

Je ne dirais pas que c’est un passage obligé mais c’est d’une énorme aide. Par exemple pour analyser les morceaux, les reproduire et comprendre leur structure. Mais aussi pour savoir pourquoi tel ou tel morceau peut fonctionner.  Le conservatoire m’a apporté un sens de l’acoustique, et c’est très important dans le choix des instruments. Après le conservatoire, j’ai fait une école d’ingénieur son. Cela m’a aidé à obtenir un bagage technique supplémentaire. Aujourd’hui je peux produire très rapidement. 

 

Ils étaient comment les premiers morceaux que tu as produit ?

Ils étaient très inspirés de l’univers de Paul Kakbrenner avec une petite touche à la française, la french touch. Mais avec le recul, je trouve qu’ils piquent les oreilles. Je les avais sortis sur un label que j’avais créé, Forecast. Mais je ne les assume plus vraiment, même si certains avaient bien marché. Je les ai gardés parce que je ne jette absolument rien. On ne sait jamais, parfois certaines mélodies de mes premiers morceaux peuvent me servir pour en créer de nouveaux.

 

 

Aujourd’hui tu produis une techno que l’on pourrait qualifier de sombre et mentale, comment s’est opérée l’évolution ? 

Je pense que ce n’est pas pour rien que les artistes percent vraiment dans la techno autour de la trentaine. C’est une musique que je trouve très mature. Il faut du temps pour en comprendre le fonctionnement. Il m’a fallu plusieurs années pour murir mon son et aujourd’hui je produis des morceaux plus durs, plus rapides. Mais je ne m’interdis pas de basculer parfois sur des sons plus downtempo. J’aime beaucoup ce qui se fait sur le label Stroboscopic Artefakt. Je pense à produire ce types de mélodies pour un album plus long format. Mon rêve, c’est de présenter un travail de ce genre sur un live au festival Berlin Atonal.

 

Berlin Calling, le Berlin Atonal. Les influences berlinoises sont nombreuses dans ton début de carrière. Quelle est ton histoire avec la capitale allemande ?

J’y suis allé rapidement après avoir découvert la musique électronique. Ma première soirée là-bas, je suis allé au Watergate au bord de la Spree. Ellen Allien y mixait puis je suis allé dans l’antre du Berghain en after. J’y ai passé 23 heures, si bien que j’ai raté mon vol. Je suis resté un jour de plus. Maintenant quand je vais à Berlin, je ne rentre que le mardi ou le mercredi. Je n’ai encore jamais joué officiellement à Berlin, mais j’en rêve. J’ai juste joué quelque fois dans des afters intimistes avec une centaine de personnes et c’étaient de superbes expériences.

 

Pour le moment tu n’as d’ailleurs jamais joué sur une soirée officielle à l’étranger. C’est quelque chose qui va bientôt arriver ?

Normalement, je vais bientôt jouer à Londres, en Angleterre. Tout est une histoire de déclics. Par exemple, ce week-end, je ne devais jouer qu’au Baby Club. (L’interview s’est déroulée le vendredi 14 septembre avant que BRTZ se produise dans le club marseillais ndlr). Et mercredi dernier (le 12 septembre ndlr), j’ai rencontré un ami qui m’a dit qu’il y avait encore de la place pour jouer dans une teuf à Paris samedi soir (le 15 septembre ndlr). Tout est une histoire d’opportunités.

 

Je suis obligé de varier mes projets pour pouvoir vivre de la musique

Tu vis à Paris, mais tu as longtemps baigné dans l’environnement lyonnais. C’était comment Lyon au niveau des soirées quand tu débutais dans la techno ?

Quand j’ai vraiment démarré en 2012, il n’y avait quasiment que le DV1 et le Terminal. Tout le reste, c’était des clubs qui diffusaient de l’EDM. Aujourd’hui, il y a une bonne évolution avec le mouvement lancé par La Chinerie et des clubs comme Le Sucre. Mais à Lyon, on manque un peu d’espace, ce serait bien d’avoir un gros club autre que le Sucre.

 

Et à Paris ? 

A Paris, il y avait beaucoup de choses à l’époque où je démarrais. Même si Concrete a mis un coup de pied dans la fourmilière avec l’obtention de la licence 24 heures. En quelques années, on a quand même réussi à organiser pas moins de 150 événements avec le label Forecast. Quand on est pas signé sur de gros labels, c’est bien de pouvoir organiser des événements pour se faire connaître. Mais on a arrêté le label en 2017, je n’avais plus vraiment le temps.

 

Aujourd’hui, tu es pleinement concentré sur ton projet artistique. Comment tu occupes tes journées ? 

Dès que je me lève le matin, j’écoute du reggae, ça me fait beaucoup de bien. J’écoute toutes sortes de styles musicaux pour ne pas rester que dans la techno. Ensuite je me rends dans un gros studio à Montmartre que je partage avec d’autres artistes. Je me fixe l’objectif de composer au moins un morceau par jour. Je fais de tous les styles, soit pour mon projet BRTZ, soit de la pop, soit même l’écriture de paroles pour pouvoir récupérer des droits d’auteurs. Je suis affilié à une maison d’édition. Je suis obligé de varier mes projets pour pouvoir vivre de la musique. J’aimerais que ça passe encore à un niveau supérieur pour mon projet BRTZ. Que je fasse plus de dates et que je signe des disques sur des labels.

 

 

Une musique par jour, c’est quand même beaucoup, sachant que beaucoup d’artistes mettent plusieurs semaines voire mois pour composer des EP ou des albums…

Pour moi, la techno, c’est une musique très instinctive, elle s’inscrit dans l’instant. Je ne comprends pas comment certains producteurs font pour mettre autant de temps. C’est sûr qu’ils obtiennent un morceau très bien travaillé, mais selon moi, on perd un peu en spontanéité. Après, quand on me commande un EP ou que je veux en présenter un, j’essaye de composer les tracks à la suite pour avoir une certaine cohérence. Mais, c’est vrai qu’aujourd’hui, j’ai des centaines de morceaux sous le coude.

 

Tu as quand même sorti quelques EPs, mais quand tu joues en live, il ne doit y avoir que des morceaux pas encore sortis…

En général, je joue bien 80% de sons qui ne sont pas encore sortis. De toute manière, je ne joue que très rarement des sons qui sont déjà sortis. Je veux que le public découvre des choses. Bien sûr, parfois le public attend des morceaux en particulier, mais je trouve que c’est beaucoup plus fort quand on découvre des nouveaux tracks en direct.

 

Tu es réputé très agité quand tu es derrière les platines. Comment tu te sens quand tu mixes ?

Quand je joue en live, je suis dans ma bulle, complètement concentré. Si bien qu’à la fin, je demande à mes amis comment le public a réagi. Je fais tellement attention à ce que je fais sur les machines que je ne m’en rend pas compte. En DJ set par contre, je suis transformé. Complètement excité. Je suis aussi dans ma bulle et appliqué à ce que je fait mais je bouge beaucoup plus et je peux regarder le public. De toute manière, un très bon DJ est quelqu’un qui a trois morceaux d’avance sur ce qu’il est en train de jouer. Afin d’être capable d’anticiper la réaction des gens. Il doit aussi varier les styles. Personnellement, je ne ferai jamais de sets linéaires. Je trouve qu’un bon DJ est capable de varier entre de la house, du son plus dur, des excursions vers la techno de Détroit, puis celle de Berlin. Mais cela se travaille aussi en sortant beaucoup et en voyant plusieurs DJs à l’action. J’ai beaucoup appris en voyant Laurent Garnier mixer. Un mec à Nice m’a d’ailleurs dit que j’avais les mêmes tics que lui quand j’étais derrière les platines.

 

Selon moi, un artiste n’est censé faire que de la musique. Il n’est ni commercial, ni bookeur

Justement aujourd’hui tu sors toujours beaucoup ? Quand on est un DJ dans le public, on n’est pas un peu trop critique ? 

Je sors moins souvent. C’est vrai que je suis constamment dans l’analyse. Je suis un grand paranoïaque de la synchronisation. S’il y a un décalage de quelques micro-secondes, ça va me titiller l’oreille. Quand certains de mes potes viennent me voir pour me dire que le set du DJ était génial, parfois, je peux leur dire que non parce que c’était plat, ou que les transitions étaient mal gérées.

 

L’activité de DJ/producteur, c’est aussi de partir à la chasse aux morceaux. Comment ça se passe le chinage par BRTZ ?

Ca passe par beaucoup de disquaires, mais aussi sur les sites de partage comme Soundcloud ou Youtube. Je cherche les morceaux qui ont très peu de vues et puis je chasse les labels et artistes que j’apprécie. Ce que j’aime faire, c’est aussi aller piocher dans des morceaux des années 80-90 et voir avec quelles musiques actuelles je pourrais les marier. Quand j’écoute un morceau, je sais en quelques secondes si il me plait ou pas. J’écoute le moment où ça tape, la fin du break et s’il me plait, j’achète. Quand je vais chez le disquaire, j’y passe des heures avec des amis. On fait une première sélection, puis on repart et on revient pour affiner et prendre vraiment ce qui nous plait. Les vinyles, ce n’est pas le même prix, donc la sélection est forcément moins spontanée.

 

Depuis quelques temps, le DJ doit aussi gérer sa communication, son réseau. C’est quelque chose de naturel pour toi ?

Selon moi, un artiste n’est censé faire que de la musique. Il n’est ni commercial, ni bookeur. Pour être bien avec soi-même, c’est la musique qui doit primer. De mon côté, concernant ce qu’on peut appeler le réseau. Je fonctionne beaucoup au feeling. Si je ne sens pas quelqu’un, je ne vais pas aller vers lui sous prétexte qu’il pourrait m’aider à jouer quelque part ou signer sur un label. Par contre si je me sens bien avec quelqu’un, je vais lui donner beaucoup, car je suis quelqu’un d’entier. Mais je n’ai pas envie de devenir hypocrite pour réussir.

 

Propos recueillis par Romain Conversin

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Photo à la UNE : Jules Lefebvre

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