Interview : Hypnobeat

Interview : Hypnobeat

Fondé en 1983 par James Dean Brown et Petro Insipido, Hypnobeat a longtemps fait figure de groupe pionnier dans l’histoire de la musique électronique. Taxé d’expérimental le son du duo était peut-être un peu obscur pour son époque. Mis de côté en 1996, le projet Hypnobeat a vécu en revival en 2012 avec un live historique du seul James Dean Brown au Serendip Festival. Un an plus tard Helena Hauff rejoignait ce projet exclusivement live. Ils se produiront au festival Atonal de Berlin (16-20 août 2017). Un EP de sons unreleased des années 80 est également en route pour le mois de septembre

 

[English version below]

 

Comment vous vous êtes trouvés tous les deux ?

James Dean Brown : En juin 2013, Pietro Insipido, le co-créateur de l’original Hypnobeat a posté le clip « Actio Reactio » d’Helena dans ma timeline Facebook en commentant : ‘Tu vas aimer’. J’ai répondu avec le morceau « The Arumbaya Fetish » de 1984 qui ressemblait beaucoup au morceau d’Helena dans l’esprit. J’ai envoyé le morceau à Fred Malki, qui a été le premier à réanimé l’idée de Hypnobeat. C’est lui qui a décidé de m’inviter pour un live au Serendip Festival à Paris. Il a été convaincu par le son d’Helena et lui a demandé de faire un remix pour Hypnobeat. Pour se faire, Helena et moi avons commencé à discuter par e-mail. La conversation a fini par déboucher sur l’idée de jouer ensemble en live plutôt qu’une simple collaboration ou un remix. Surtout qu’elle possède une 808 et une 707 (ndlr : les machines Roland pour composer live) qui vont bien avec mes machines.

Helena Hauff : Quand il m’a envoyé ses anciennes chansons, j’ai immédiatement été fascinée. Hypnobeat est un projet fantastique. Pour moi, le meilleur est cette manière d’appréhender la musique qui est similaire à la mienne. En plus, nous n’avons pas besoin de répéter, c’est toujours un bonus.

 

Helena tu as dis que le son d’Hypnobeat était toujours vu comme expérimental même si c’est le même son qu’il y a trente ans. C’est une bonne chose ?

HH : Je ne pense plus que ce son est expérimental. Ça l’était dans les années 80. Je trouve ça bizarre que le public le considère comme expérimental. C’est juste de la musique électronique. Pour moi expérimental signifie que tu utilises de nouvelles technologies par exemple. Mais nous utilisons des vieilles technologies, ce n’est pas de l’expérimentation. Peut-être que j’ai un problème avec ce terme. « Experimental » me donne toujours l’impression que ça le rend difficile à écouter. Or, je trouve que la musique pop récente est difficile à écouter.

 

« Nous improvisons totalement mais la nature de nos machines nous laisse un cadre limité »

Votre son vous donne à tous les deux une certaine liberté dans votre manière de produire et jouer. Est-ce confortable ?

JDB : Nous improvisons totalement mais la nature de nos machines analogues nous laisse un cadre limité. Malgré ça, on essaie d’être libre dans notre manière de jouer. Parfois, nous devons nous adapter. Par exemple, dans un club, il y a forcément un moment où on ajuste un rythme de basse à quatre battement par mesures (ndlr : c’est le cas dans la majorité des tracks techno) pour donner au public le mécanisme d’une routine de danse.

 

Vous êtes tous les deux d’excellents producteurs en solo. Mais le processus de composition et de jeu en live est différent avec Hypnobeat. Quelle est la différence ?

HH : Hypnobeat (en ce moment) a une approche purement live et en tant que producteur solo, je ne joue jamais en live. Cela étant dit, mon approche en studio est plutôt similaire à ce que l’on fait sur scène, j’improvise beaucoup. Jouer avec une autre personne permet de créer une dynamique unique. Le timing est différent et le résultat est surprenant, moins prévisible. J’aime les deux choses.

JDB : Produire avec Narcotic Syntax (un autre de ses groupes) veut dire perfection. Placer chaque note à la bonne position ce qui entraîne des conversations interminables mais nécessaires à propos d’un petit son. Ça se passe avec mon partenaire de production Yapacc. Ça donne un morceau sans défaut. Je ne changerai même pas une note. Avec Helena, tout est dans l’ambiance. J’ai l’impression qu’on a un métronome interne qui nous synchronise. Les machines dictent le résultat qui peut être imparfait mais porte toujours l’esprit de l’événement dans lequel on joue. Donc, j’ai adopté la méthode d’improvisation d’Hypnobeat pour Narcotic Syntax.

 

 

James, tu vas sortir un EP avec sept morceaux d’Hypnobeat encore unreleased. Tous ont été produits dans les années 80. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour les sortir ? Pourquoi est-ce encore utile de le faire en 2017 ?

JDB : A la fin d’Hypnobeat, on avait simplement sorti une double cassette. On a laissé aussi derrière nous quelques collaborations et surtout un tas de morceaux inédits, non sortis. La scène a changé et elle est devenu ce qu’on connaît aujourd’hui avec la club culture. Il y avait très peu de chances de finir par sortir notre son excentrique même si je pense qu’on a fait un vrai travail de pionnier. J’ai tendance à dire que nous avons – nous et d’autres – inventé la techno. Et nous avons fait taire ceux qui pensaient que si un art ne rencontrait pas son public, il ne pouvait pas se créer.

Heureusement, avec l’émergence de ces amoureux du digging, beaucoup ont creusé du côté des productions obscures des années 80. Hypnobeat est subitement revenu dans les écrans radars. D’une façon même plus forte que par le passé. Fred Malki a été le premier à demander une nouvelle sortie, quelques autres labels ont suivi. Josh Cheon de Dark Entries notamment. Nous sommes partis de là et après une longue route, voilà le double EP, qui est prêt à sortir le 20 septembre à la fois sur Dark Entries et Serendip Lab. Le morceau « Arumbaya Fetish » sera dedans.

 

En 2017, le mode de consommation de la musique a changé. Tout le monde peut faire sa musique et beaucoup de jeunes se sont tournés vers les plate-formes de streaming. Quel est votre avis là-dessus ?

H : D’un côté, je pense que c’est une bonne chose. Les gens peuvent apprendre plus facilement des choses sur la musique. Tu peux entendre un morceau très rare et confidentiel des années 1980 et ensuite un son pop. Ça change complètement la façon d’écouter des gens. J’ai l’impression que du coup, le public est plus ouvert sur les sons un peu plus costauds. Ça change aussi la manière de composer des artistes. Ils sont influencés par plein de sons différents maintenant.

D’un autre côté, je pense que c’est merdique. Je préfère le vinyle. J’ai peur que seule la musique issue du streaming finisse par amuser les gens. Je trouve que les gens ne font plus vraiment attention à la musique. Qu’on écoute un album dans son intégralité, c’est de moins en moins répandu. C’est simplement une succession de courts extraits de musique.

JDB : Personnellement, j’apprécie les caractéristiques du vintage, de l’analogue, du vinyle ou des cassettes qui apportent une sensation intense pour les oreilles, les yeux et même parfois pour le nez. L’approche presque hystérique d’avoir tout à portée de main, ou que l’on soit, empêche les gens de vivre un moment unique et personnel. Je préfère les sensations physiques. C’est un effort qui entretient la passion et la surprise dans le but de vivre une aventure. L’idée marketing de partager tout génère un dénominateur commun d’amusement que je trouve inutile.

 

« Ecouter un album dans son intégralité, c’est de moins en moins répandu »

Cette année, vous allez jouer pour la première fois à l’Atonal sous cet alias. Qu’est ce que vous attendez de cette performance ?

JDB : Hypnobeat aurait été prêt à rejoindre la toute première édition de l’Atonal dans les années 80. Mais ce n’est pas arrivé, donc je suis content que nous puissions être là cette année, histoire de boucler la boucle.

H : J’espère que toutes les putain de machines vont marcher !

 

Il y a des artistes du line-up que vous voulez mettre en avant ?

H : Je suis vraiment impatiente de voir le spectacle de The Powell et Wolfang Tillmans. J’aime le travail des deux et je suis curieuse de voir comment ils vont procéder ensemble. Je suis aussi très fan de Broken English Club.

JDB : Je ne connais pas énormément d’artistes dans le line up de cette année donc j’espère que je vais être surpris. Parmi les noms, je sais que j’aimerais voir Demdike Stare, Goner et Mick Harris (je suis un fan de Scorn), mais aussi le légendaire Mark Reeder, le très inspirant DJ Deep et Pepe Braddock. Sans oublier Belong et leur superbe mur de son. Je suis très excité à l’idée de voir la collaboration entre Regis et Main, je pense que ça va être énorme. Une expérience de grandeur. Enfin, Puce Mary, que j’aimerais voir rejoindre les rang d’Hypnobeat pour faire monter le projet d’un cran. Je lui ai parlé il y a un moment et dans l’idée, elle était d’accord pour collaborer. Mais elle est très occupée et on a pas réussi à le faire pour le moment. Mon rêve pour Hypnobeat actuellement : Helena et Frederikke (ndlr : le prénom de Puce Mary) me rejoignent sur scène pour une expérience sonique d’une dimension sismique.

 

Propos recueillis par Romain Conversin

Suivre Hypnobeat : site web

Crédit photo en une : Marco Microbi/www.photophunk.com

 

[English version]

 

How do you guys found each other? Helena why do you wanted to join this band? And James, how did you proceed to continue Hypnobeat with another producer?

JDB: In June 2013, original Hypnobeat co-founder Pietro Insipido posted Helena’s « Actio Reactio » clip on my FB timeline, commenting « You will love this! ». I replied: « Indeed! Back then, 29 years ago…: », adding the Hypnobeat track « The Arumbaya Fetish » from 1984 which has the same spirit like Helena’s production. I forwarded « Actio Reactio » to Fred Malki who has been the first person to rediscover and reanimate Hypnobeat: a year before he had invited me to play his Serendip Festival in Paris with my two 808s. Convinced by Helena’s track, Fred asked her for a Hypnobeat remix, so Helena and I got into a mail conversation which ended up with the idea to play live rather than collaborate on a remix – the crucial factor being that she owns an 808 and a 707 to go with my machines.

H: He sent some of his old material over and I was immediately fascinated. Hypnobeat is a fantastic project and the best thing is their approach to making music is similar to mine. Also, we don’t have to rehearse which is always a bonus.

 

Helena, you’ve said that today Hypnobeat’s sound was still seen as experimental even if it was same sound as 30 years ago? Is this a good thing?

H: I don’t think it’s experimental anymore, it was in the 80’s, yes. I find it rather strange that people call it experimental, it’s just electronic music. Also, experimental for me means that you for example experiment with new technology but we are using old technology, it’s not an experiment. But maybe I have a problem with the term anyway. ‘Experimental’ always seems to imply that it’s somehow difficult to listen to, I find modern pop music difficult to listen to.

 

Your sound gives to both of you a full freedom when you produce and play. This is comfortable, right?

JDB: We decided for full freedom in terms of total improvisation, but the nature of the analog machines we use prompts us to operate in a very limited framework. Even though we try to keep our programmings as free as possible we can't help sometimes to adapt to the situation, i.e. in a club we sooner or later straighten a syncopated bass drum out to a 4/4 to give the people the best possible clockwork for a dance routine.

 

You’re both excellent producers in solo. But the process when you’e working in studio or even play live is not the same with Hypnobeat. What is the difference?

H: Hypnobeat (right now) is a purely live project and as a producer myself I never play live. Although saying that my approach in the studio is fairly similar to what we do on stage as I improvise a lot. Playing with someone else produces a very unique dynamic which is different to playing solo, the timing is different and the results can be more surprising and less predictable. But I enjoy both.

JDB: Producing with Narcotic Syntax always means perfection, placing every note into the right position which can incorporate lengthy but fruitful discussions about a single sound or programming with my production partner Yapacc. The results are flawless, I would never change a note. With Helena, everything is in the flow, coincidental, we seem to share a kind of inner metronome which keeps us steadily synchronised. The machines dictate the result which can be imperfect, but always carries the certain spirit from the event we were playing. In the meantime, I adopted the improvisational Hypnobeat working method to Narcotic Syntax.

 

You will release an EP with 7 unreleased tracks. All of them has been produced in 80’s. Why wait so long to release those? And why is it accurate to release these tracks in 2017?

JDB: After Hypnobeat was finished, leaving a double cassette release behind, quite some cassette comp contributions and a lot of unheard archived tracks, the music scene changed towards straighforward club culture as we know it. There was hardly any chance to get our quirky sound released despite the fact that we had done – in retrospect – some pioneering work. I used to say that we (are among those who) invented Techno and tried to counter the protesters that if something didn’t meet a greater audience doesn’t mean it didn’t happen. But luckily, with the emergence of music lovers digging deeply in the 80es, unearthing even the most arcane productions, Hypnobeat was suddenly on the screen again – and even more prominent than before. Fred Malki was the first to ask for a reissue, several labels followed, Josh Cheon of Dark Entries among them, so we went from there. It was a long way, and finally the double 12″EP « Prototech » will be out on 20th September as a co-release on Dark Entries and Serendip Lab. The mentioned « Arumbaya Fetish » will be included.

 

In 2017, the way of producing and consuming electronic music has changed. Now, everyone can make music and a lots of young people are listening music with some streaming plateform. What do you think about it?

H: On one hand I think it’s a great thing, people can learn about music way easier. You can hear a rare underground tune from 1980 and a modern pop song right after. It changes the way people hear I feel. I get the impression that people get more open minded towards rougher sounds for example. Also, I think it changes the way artists make music and dj, a lot of people are influenced by a lot of different things now.

On the other hand I think it’s shit. I personally prefer vinyl. Also, I’m afraid that only streaming music can be very distracting. No one seems to give music as much attention anymore, people stop listening to whole albums. It’s just like a succession of snippets.

JDB: Personally, I enjoy the manifold features of vintage, analog, vinyl, tape which provide a more intense sensation for the ears and the eyes, and sometimes even for the nose. The almost hysterical approach of making everything everywhere available for everyone prevents people from enjoying a unique, personal experience, and from developping real individual skills. I prefer physical, location-based sensations because taking an effort involves passion and surprise in favour of adventure. While the « sharing » culture marketing stunt generates useless lowest common denominator entertainment.

 

This year will be your first performance in Atonal under this alias. What do you hope of this live?

JDB: Hypnobeat would have been ready to join (and certainly fit) the initial early 80es edition of Atonal. It didn’t happen, so I am happy that somehow the circle closes, and we are invited to join the line-up now.

H: I hope all the fucking machines work!

 

Are there some other artists of the line up you want to talk about?

H: Oh, I’m really excited to see the Powell and Wolfgang Tillmans show. Love the work of both of them, I’m curious to see how that comes together. Also a big fan of Broken English Club.

JDB: I don’t know too many artists from this year’s line-up, so I am looking forward to experiencing some surprises. Among the names I know I’d like to see Demdike Stare, Goner and Mick Harris (I’m a fan of Scorn), also legendary Mark Reeder, the highly inspiring DJ Deep and Pépé Braddock, and Belong with their sublime wall of sound. Most excited I am about the Main / Regis collaboration, I guess this will be massive, an experience of grandeur. Finally, Puce Mary who I’d like to become a Hypnobeat member to shift the project to another level. I talked to her a while ago, and basically she agrees to collaborate, but she is busy and we didn’t have the opportunity, yet, to make it happen. My current Hypnobeat dream team: Both Helena and Frederikke joining me on stage for a sonic experience of seismic dimensions.

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