Interview : Luke Kay

Interview : Luke Kay

Penchant vers une électronica pure et sophistiquée à la française, Luke Kay représente un style qui est loin d’être dominant dans la musique électronique aujourd’hui. Pourtant, avec ses compositions, le producteur, qui partage son temps entre la Métropole et la Réunion, nous emmène là où il le souhaite avec des sons oniriques et contemplatifs. Après la sortie de son EP « Takamaka » sur le label Underyourskin Records, Luke Kay nous a accordé un entretien où il se livre sans fard afin de nous prouver qu’il est un homme extrêmement réfléchi et qui s’obstine à multiplier ses projets, sans perdre l’essence même de sa créativité : la passion.

 

On note dans ton dernier EP « Takamaka », sorti sur Underyourskin Records, une propension à te laisser influencer par les paysages pour composer. Comment tu t’y prends ? Tu es du genre à visualiser des endroits ou des scènes au moment de composer ?

L’inspiration c’est quelque chose d’assez mystérieux dont j’ai toujours du mal à discerner l’élément déclencheur. Le plus souvent, alors que je suis en train de marcher dans la rue, l’inspiration me percute sans prévenir, parfois, elle se glisse dans mon appart’, des fois, je la croise au détour d’un jardin ou dans la pénombre d’une forêt… À ce moment précis, je lance le dictaphone de mon Iphone au plus vite et j’enregistre la mélodie et le rythme qui envahit mon esprit. Puis dès que je rentre chez moi, je m’installe à mon clavier, j’expérimente la mélodie que je viens de trouver, je teste quelques arrangements, puis je laisse le temps faire son travail. J’aime revenir sur mes morceaux régulièrement, en laissant toujours du temps pour avoir un certain recul sur ma création. Tout petit déjà, je me rappelle que je saoulais mes parents et ma sœur avec mes « beatbox ». Aujourd’hui je me rends compte que c’était ma manière d’exprimer simplement et librement mes émotions.

 

Tu composes avec quel matos ?

Comme je voyage assez souvent, j’ai parfois la sensation d’être un nomade, j’ai une config’ assez légère qui me permet de pas trop être tributaire de l’endroit où je suis. Je suis sur Ableton et quelques fois sur ProTools pour enregistrer des voix. J’adore d’expérimenter de nouveaux plug mais j’essaye de pas trop me noyer dans la technique.

 

Tu nous parlais d’enregistrer des mélodies, mais t’arrive-t-il de prendre des sons de la nature pour vraiment développer tes paysages ?

Ma création de sound design a beaucoup enrichi mon travail musical sans même en avoir conscience au départ. Lorsque je fais le sound design d’un film, je me balade dans les décors pour enregistrer le plus d’ambiances possible ou des sons seuls, afin de constituer une banque de sons assez large pour répondre aux exigences du montage son. Depuis quelques années, je me suis rendu compte que je replonge naturellement dans mes prises de son « cinéma » pour les intégrer parfois à mes tracks. Cela permet aussi de conjuguer dans une vraie cohérence mon travail de composition et celui de sound designer.

 

« La musique est une sorte de délivrance car elle permet d’exprimer des émotions que j’ai du mal à partager avec des mots. »

 

Quels paysages t’ont particulièrement marqué pour l’EP Takamaka ?

Plus que des paysages dans le sens traditionnel, ce sont plutôt des paysages intérieurs qui vont façonner mes morceaux et qui vont faire écho à des sentiments que je vais ressentir ou des souvenirs qui vont refaire surface. La musique est une sorte de délivrance car elle permet d’exprimer des émotions que j’ai du mal à partager avec des mots.

 

C’est donc pour cette raison que ta musique revêt un côté très cinématique et contemplatif ?

Sans vraiment expliquer pourquoi, ma musique a toujours très bien fonctionné avec l’image, j’imagine que le côté instrumental y est pour beaucoup. Je pense ma musique comme un mini scénario que je raconte avec des instruments, j’ai la sensation que plus il y a d’émotion et de contemplation dans un morceau, plus il est facile de lui associer une histoire, un paysage ou un sentiment… Je constate aussi que mon processus de création n’est pas exactement le même si je compose pour le cinéma, donc avec un support image très défini, ou lorsque je compose avec en toile de fond ma propre imagerie intérieure. Mais dans les deux cas, je crois que ce qui prime à la fin c’est mon désir de créer de l’émotion et de l’évasion.

 

Justement parle nous un peu de tes compositions pour le cinéma. Qu’est-ce que cela t’apporte ?

Composer pour le cinéma est un exercice que j’affectionne particulièrement car chaque film m’emmène dans un monde inattendu, parfois très éloigné du mien. Parfois, je suis bousculé ou heurté par l’univers d’un film, je pense par exemple à l’univers de la réalisatrice Aurélia Mengin, qui propose souvent des images surréalistes chocs qui à chaque fois me désarçonnent. J’ai réalisé toute la création sonore et la composition de ses 3 derniers films. Pour chacun d’eux j’ai du mettre en parenthèse ma vision un peu idyllique et poétique du monde afin pénétrer son univers de chaos. Ce travail d’immersion est toujours au début assez périlleux puis, au fil des semaines, l’univers du film me colle à la peau et tout devient de plus en plus évident et limpide. Ce qui est surprenant et stimulant c’est de voir le rôle décisif du sound design et de la composition sur le rendu final du film.

 

Tu peux nous expliquer un peu plus en détail ton processus de composition quand tu réalises de la musique pour un film ?

Le processus est inverse de celui de la compo en solo. Pour travailler sur un film, il faut que le scénario et son univers me plaisent avant tout. Les 2 projets sur lesquels j’ai bossé dernièrement étaient Adam Moins Eve, un film de Aurelia Mengin, qui revisite l’histoire de Adam & Eve dans une époque post apo/steampunk et Typha, un film d’animation qui met en scène une héroïne qui quitte sa tribu à la recherche d’une créature mystérieuse pour sauver la nature.
Je visionne la première fois le film dans son intégralité pour savoir si l’univers m’inspire. Si c’est le cas, rapidement les idées me viennent. Je me détache alors des images pour laisser place à mon imagination. Je fais plusieurs maquettes de 2 minutes aussi éclectiques que possible tout en respectant l’univers du film. Je les envoie au monteur qui va choisir avec le réalisateur leur placement. C’est là où la magie opère et où mes morceaux m’échappent afin de trouver un sens nouveau qui servira au mieux les différentes séquences du film.

 

 

Pour en revenir à Takamaka, tu utilises beaucoup de vocals presque comme des instruments et tu t’amuses avec les voix ? Selon toi, quelle dimension cela apporte à tes compositions ?

C’est vrai que je n’ai pas peur de tordre mes sons de voix dans tous les sens. J’adore penser qu’un vocal peut emmener l’auditeur dans une dimension inconnue, quelque part entre l’ethnique et le bizarre, dans un monde fantastique disparu, comme un récit épique que l’on raconte au coin du feu.

 

Dans Takamaka, tu as exacerbé le côté tribal mais aussi le côté onirique. Dans quel état d’esprit étais-tu au moment de la composition ?

C’est très difficile à dire car pour Takamaka comme pour mes autres EP, je sélectionne des compos afin de former un tout cohérent. Ça peut être une track qui date de 2 ans avec une track que je viens tout juste de terminer par exemple. Pour Takamaka, j’ai voulu assortir 4 tracks avec des tempos bien différents du 120, du 100, du 70 et du 60bpm. Mon état d’esprit était clairement de créer un voyage merveilleux teinté d’une pointe de nostalgie.

 

On retrouve encore plus ce côté onirique dans le morceau « Hayao », qui ressemblerait presque à une berceuse. Ça nous a fait penser un peu à du Rone. Tu puises de l’inspiration de son travail ?

Pour être sincère je connais très peu le travail de Rone. J’évite le plus possible de me comparer au niveau créatif et d’une manière générale, je n’écoute pas trop ce qui se fait en ce moment. Je puise mon inspiration dans des musiques beaucoup plus anciennes et parfois des champs traditionnels de pays étrangers. Les seuls moments où j’écoute des sons c’est lorsque je prépare un mix comme ce que j’ai fait dernièrement pour le blog idealnoise ou lorsque je bosse du graphisme sur photoshop… Le titre « Hayao » est un hommage direct à Miyazaki et son monde merveilleux. Son œuvre géniale mixe constamment écologie et éveil de l’enfance, ses créatures curieuses, colorées et difformes sont très typiques de la japanimation qui a imprimé mon adolescence.

 

Du coup, tu peux quand même nous citer quelques artistes qui t’influencent ?

J’ai découvert un groupe de musique ancienne qui s’appelle Doulce Mémoire il y a quelques mois en concert. Ils viennent également de Tours, ma ville natale. Ils jouent des répertoires de la renaissance française et italienne. J’ai été surpris par la puissance des harmonies et l’efficacité mélodique minimaliste de leurs morceaux qui ont souvent pour seul instrument : voix, cordes, guitare et percus.

 

« Mon style est plutôt downtempo mais pour ce qui est de prendre une claque techno, je suis toujours partant pour l’aventure. »

 

On est marqué par ton éclectisme musical finalement. Mais alors comment as-tu décidé de mettre un pied dans la musique électronique ?

Mettre un pied, je dirais vers l’âge de 14 ans avec l’achat de mon premier synthé mais je suis pas sûr d’avoir décidé vraiment. Je crois que c’est ma nature plutôt introvertie qui m’a orienté vers la musique électro car elle peut se pratiquer seul et que l’on y fixe soit même ses propre règles.

 

Tu es plutôt du côté d’une musique douce mais rythmée. Tu es du genre à prendre du plaisir à te faire tabasser par un gros kick techno en club ?

Tu mets le focus sur une grande contradiction entre ce que j’écoute et ce qui sort de ma tête quand je crée un morceau : il n’y a aucune logique entre les deux ! Effectivement mon style est plutôt downtempo mais pour ce qui est de prendre une claque techno, je suis toujours partant pour l’aventure.

 

Et toi en live, qu’est-ce que ça donne pour le moment ? Si tu avais un budget solide, tu aimerais faire quoi comme live ?

Je me considère plus comme un musicien de studio que comme un DJ. Lorsque qu’on m’invite pour jouer live, je travaille mon set longtemps à l’avance et comme sur un film ou sur un EP, j’essaye d’en faire une expérience de voyage. J’aime quand les morceaux fusionnent, quand leur style, leur époque n’a plus d’importance et qu’ils portent entre eux une lente évasion qui s’accélère progressivement.
Avec du budget je développerais des structures scéniques façon exhibition d’art contemporain en y intégrant de puissantes lights pour les ambiances.

 

Tu bouges beaucoup du côté de La Réunion. Mis à part les Electropicales, on entend que très peu parler de la scène underground de l’île française. Tu peux nous en parler un peu ?

La Réunion est une île super dynamique au niveau culturel, mais en travaillant également comme graphiste et programmateur pour le Festival MEME PAS PEUR, le festival du film fantastique de la Réunion, j’ai peu de temps sur place pour écouter ce qu’il s’y passe niveau électro underground.

 

 

Il y a d’autres continents qui t’attirent et auxquels tu voudrais dédier des morceaux ? Dans certains de tes titres, on sent quand même quelques allusions mélodiques à l’Asie avec notamment le clin d’oeil à Miyazaki que nous évoquions.

À la base Takamaka n’est pas uniquement dédié à La Réunion mais le fait de travailler 4 mois par ans là-bas m’influence forcément. Ce qui est extraordinaire sur cette île, c’est ce métissage de culture. Je pense à la culture indienne, la culture créole, la culture asiatique, la culture arabe et aussi la culture française bien sûr. Cette cuisine géniale est une opportunité pour essayer des choses et des mélanges, c’est pour cette raison que l’on retrouve des allusions à l’Asie dans mon EP.

 

Comme on l’a dit tout à l’heure, tu es assez multi-tâche et tu touches un peu à tout (musique, graphisme, films). Tu n’as pas peur de t’éparpiller un peu et de perdre l’essentiel parfois ?  Tu penses à te lancer de manière plus exclusive dans la musique ?

J’ai longtemps pensé qu’il fallait faire un choix et que je passais mon temps à faire le grand écart entre ma musique, mon graphisme et dernièrement la sélection de film. Avec le temps, je me rends compte qu’en tant que sélectionneur, regarder 300 films par an m’ouvre incroyablement l’esprit lorsque que l’on me propose de travailler le son sur un montage video. Maîtriser Photoshop me permet de gérer à 100% la promo et les visuels de mes EP sans oublier que les outils sont les mêmes pour sound designer un film ou pour réaliser la bande son de celui-ci.

 

C’est quoi la suite pour toi ? On aimerait te voir à la tête d’un LP, dans lequel tu pourrais encore plus marquer ton univers…

Le format EP correspond parfaitement à mon emploi du temps car il me permet justement d’être multi facette. J’essaye d’autant plus de faire des EP généreux de 4 tracks, ce qui laisse la place à des orientations, des tempos et des styles assez variés.

 

J’ai remarqué que tes morceaux excèdent rarement les 4 minutes, ce qui en musique électronique se situe dans la moyenne basse. C’est un choix ? Je te verrais bien derrière des morceaux plus longs pour vraiment trouver différentes variations.

Lorsque je démarre un morceau je ne sais pas quelle va être sa durée. C’est vrai que mes morceaux sont assez courts car je me concentre sur le thème principal. Dernièrement le label Cimelde Records m’a proposé de faire partie de leur VA « Cimelde Shades ». Je leur ai proposé « Paradis Basaltique » (https://soundcloud.com/lukekaymusic/paradis-basaltique), une track beaucoup plus mixable de 5´20… comme quoi tout n’est pas perdu. (sourire)

 

 

 

Quiz express

 

Vinyle ou digital ? Digital même si je reconnais les atouts et le charme des grains du vinyle.

 

Live ou DJ set ? Dj Set avec quelques libertés niveau instru/fx

 

Plutôt before ou after ? Un after tellement after qu’il est before.

 

Le dernier film que tu as vu ? La Tortue Rouge de Michaël Dudok de Wit. Un film d’animation (co-produit par le studio Ghibli) qui suit les aventures d’un naufragé sur une île déserte, ses rêves, ses cauchemars, ses rencontres avec la nature, les animaux dont un être mystérieux qui changera sa vie à tout jamais ! Le film est super poétique, un dessin simple, doux, une musique qui noie le tout dans une lente tempête d’émotion…

 

Le dernier livre que tu as lu ? Misere, un thriller de Jean-Christophe Grangé qui mène l’enquête sur une série de disparitions d’enfants de choeur à Paris. 2 flics borderline vont peu à peu découvrir que des expériences scientifiques inquiétantes ont lieu au sein d’une société secrète sur ces petits choristes pour en faire des armes redoutables !

 

La dernière série que tu as vue ? Je dois avouer que je suis très série alors je me permets de donner mes 3 derniers coup de coeur : Bates Motel Saison 4, The Five et je commence tout juste Wayward Pines Saison 1

 

Ton morceau fétiche du moment ? Circles de Greta Svabo Bech, tiré de l’album « In a time lapse – The Remixes » de Ludovico Einaudi.

 

 

Le morceau qui ne te quitte jamais depuis des années ? Black Star de Yngwie Malmsteen : 1er morceau du 1er album d’un des meilleurs guitariste heavy métal de tous les temps, je me rappelle encore du jour où j’ai appuyé sur le bouton play…

 

 

Le LP qui t’as marqué en 2015/2016 ? L’ovni sonore qui m’a dévissé la tête c’est le LP de la BO de Utopia composé par Cristobal Tapia de Veer. Le son de cette série est complètement electro surréaliste, éthéré, inquiétant, fou et en même temps génial !

 

Le lieu où tu as joué qui t’as le plus impressionné ? Sur une île au milieu de la Loire à Tours à l’occasion du Festival « Les Îlots Électroniques ». Quand tu joues dans ces paysages d’eau et de végétation, tu as l’impression que la diffusion de ton son n’a plus de limite, c’est très paradoxal mais cela parait surnaturel !!

 

Le lieu où tu rêves secrètement de jouer ? Au japon, dans un parc, dans un building, un squat ou un métro peu importe mais au Japon !

 

Ta plus grande peur ? Je suis d’un naturel assez angoissé donc la peur est une amie d’enfance avec qui je papote facilement, je crois que cette angoisse est le principal moteur de ma création, car la création procure un sentiment de force et de sérénité qui me rassure.

 

Au fond, le bonheur le plus simple c’est quoi ? C’est d’avoir le courage de choisir comment on souhaite occuper sa vie et de se rappeler le plus souvent possible que c’est nous qui avons fait ce choix. (sourire)

 

Romain Conversin

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