Interview : Molecule, le roi des neiges

Interview : Molecule, le roi des neiges

Photo en une : © Vincent Bonnemazou

De janvier à mars 2017, Molecule s’est immergé 36 jours durant dans le quotidien du village de Tiniteqilaaq, en plein fjord au Groenland. Comme il avait pu le faire sur un chalutier pour son premier album, le producteur français a passé plusieurs semaines en immersion pour capter des sons et en tirer un LP de dix morceaux. Un projet à la fois créatif et militant puisque Romain De La Haye – de son vrai nom – entend aussi alerter sur le réchauffement climatique qui touche de plein fouet les 80 inuits habitant dans le village.

Pourquoi avoir choisi ce village du Groenland précisément ?

Après les vagues qui frappent le bateau sur l’Atlantique, je voulais travailler sur le silence, sur quelque chose de plus épuré. Donc par association d’idée, ce qui m’évoquait le silence, c’était l’image de la banquise. Je voulais mettre ça en musique. Cet endroit précis n’était pas l’idée première mais j’ai vu qu’on pouvait y louer une petite maison de chasseur dans le village. Ca m’a pris plusieurs mois.

 

Qu’est ce qui t’a marqué dans ces cinq semaines coupés du monde ? 

La confrontation à un mode de vie différent où tout se voit. La mort est très présente. C’est un peuple qui souffre aujourd’hui. Il y a un taux de suicide très important, des gros problème d’alcoolisme. Leur vie quotidienne n’est pas très joyeuse. Heureusement, que les enfants sont là pour apporter un peu de joie. C’est une expérience assez forte mais déconcertante aussi. C’est compliqué de voir les conditions de vie difficile de ces gens. Il y a un mélange d’apprentissage et de décontraction.

 

Si tu ne devais garder qu’une seule image de ces cinq semaines ?

Ce serait la première image de la banquise. C’est un environnement tellement pur qu’on a vraiment envie d’en prendre soin. Je pense que c’est quelque chose que l’on doit voir au moins une fois sans sa vie. C’est comme si l’existence avait commencé là-bas. C’est un endroit très mystique.

 

Il y avait une forme de dangerosité dans cet univers hostile ?

Oui on est menacé tout le temps. Dès qu’on sort du village, on doit avoir notre fusil à pompe dans le dos, parce qu’on peut se faire dévorer à tout moment. Puis, il y a cette ambiance un peu mystique, où tu as l’impression d’être regardé tout le temps, alors que le coin est désert. C’est très particulier.

 

 

Quel était ton matériel pour cette aventure ?

Avant le voyage, j’ai longuement étudié ce que je devais prendre. Je n’ai pas eu le temps de douter parce que je ne pouvais pas prendre une montagne de matériel. Je suis parti avec des micros et plusieurs instruments pour me recréer un studio sur place. J’avais cinq synthétiseurs, une guitare, une boîte à rythme, des enceintes… En tout, j’avais 153 kilogrammes de matériel. Je me souviens du chiffre exact parce que ça a occasionné pas mal de surplus bagages. Pour l’aller/retour, on en a eu pour 5.000 euros.

 

Comment tu t’y prenais au quotidien pour produire ?

La première phase, c’est la découverte. Je me baladais beaucoup pour prendre connaissance des lieux, rencontres les villageois et savoir où je pouvais aller et ne pas aller. Ensuite, j’écoutais les sons et j’ai commencé à les enregistrer. J’ai commencé à composer au bout d’une semaine. J’ai essayé d’être très spontané. J’avais mes rush d’enregistrements, j’ai essayé divers synthés, j’ai expérimenté. Dans l’album final, il y a deux trois morceaux que j’ai composé le même jour par exemple et il y a d’autres jours où les choses ne se font pas. A la fin, j’ai récolté une vingtaine de morceaux et j’en ai choisi dix.

 

Tu as composé tout l’album sur place où tu as arrangé les choses en étant de retour ?

Mon dogme c’est de partir sur une page blanche et de composer tout l’album sur place. Donc c’est ce que j’ai fait. Après, il y a toutes les étapes techniques comme le mixage ou le mastering qui ont été fait par la suite, mais au retour de mon voyage, j’avais la colonne vertébrale de mes morceaux. Seuls quelques petits détails ont changé.

 

Tu parles d’une page blanche, mais tu avais forcément un a priori avant de te rendre sur place, donc peut-être une idée de ce à quoi pouvait ressembler le futur disque ?

Justement, je m’efforce de n’avoir aucun préjugé avant de me lancer dans un projet. Et c’est ce qui occasionne quelques complications pour convaincre des gens de me suivre là-dedans. J’ai été suivi par un vidéaste, par la maison de disque. C’est difficile de trouver des gens susceptibles d’apporter de l’argent tout en leur expliquant que je n’ai aucune idée de ce qui va en ressortir. Il y a un risque que l’inspiration ne soit pas là.

 

« Là bas, à un degré près, le décor change et cela s’entend »

 

Comment ta démarche a été acceptée par les autochtones ?

Ils étaient touché par mon projet. Au final, je suis venu simplement pour écouter les sons de leur environnement. Je n’étais pas là pour les filmer et les mettre en scène. Au contraire, j’ai vécu comme eux pendant mon séjour, je n’ai pas triché. L’objectif était de témoigner du lieu.

 

Comment t’es tu senti après le voyage ?

Le retour n’était pas évident du tout. Je jouais à Mexico City trois jours après, et je devais aller aux Etats-Unis. C’était assez violent, je suis tombé malade pendant plusieurs jours d’ailleurs.

 

L’album s’intitule -22,7°C. Une température fraîche mais pas si froide que ça en plein hiver au Groënland. Il y a une volonté de parler du réchauffement climatique derrière ce disque ?

Oui, il ne fait pas plus froid que ça en hiver au Groenland. C’est un projet militant, parce que je veux mettre le son au centre. Je veux redonner sa valeur au sens de l’écoute. Les sons témoignent d’eux-même du réchauffement climatique. Parce que là bas, à un degré près, le décor change et cela s’entend. Cet album a une dimension écologique et une part politique dans l’idée de décroissance, quand on voit les valeurs portées par ces peuples.

 

Chaque morceau a une esthétique et un rythme différent. C’était volontaire de proposer quelque chose d’éclectique ?

Sur les dix titres que j’ai gardés, je voulais montrer un éventail afin d’évoquer les états d’humeur par lesquels je suis passé au cours du séjour. Il y en a certains mélancoliques, d’autres plus éveillés comme « Sila » ou « Delivrance ». Dans « Angoisse », il y a plus de violence. En fait, chaque morceau a son histoire. « Aria » a été produit avec les sons du trajet en traîneau vers le village. Il y a donc les craquements de la neige et l’ambiance, les chasseurs qui parlent aux chiens. « Artefakt » présente les sons des bugs de mes machines à cause du froid. Dans « Element », on entend les plaques de glace qui s’entrechoquent, etc.

 

 

Comment tu as choisi tes titres ?

Chacun a un sens. « Aria » est le nom du Fjord à côté du village par exemple. Je l’explique dans un livre que je vais sortir sur mon voyage. Ces titres ont été choisi à mon retour, ils me sont venus après. Sur place, je les appellais simplement « J8 », « J9 », « J10 ».

 

Tu t’apprêtes à jouer à l’Elysée Montmartre le 8 mars et à présenter ton album en live à travers une tournée désormais. 

J’ai fait un énorme travail sur le live afin de créer un moment particulier et de partager une expérience sur scène. Pour moi, c’est le meilleur vecteur pour partager la musique. Et puis ce live va me permettre de revivre des états dans lesquels j’étais lors de mon séjour là-bas.

 

Après ton aventure sur le chalutier et celle au Groenland, c’est devenu impossible pour toi de composer dans des conditions normales ?

Non, je continue à le faire. Mais c’est devenu moins excitant depuis que j’ai mis en place ce processus de création. Quand je rentre de ce type d’aventure, je n’ai qu’une envie, c’est repartir. Pour le moment, je cultive le terrain pour un futur projet, ça prend toujours du temps à se mettre en place. Mais je commencerai vraiment dans un an.

 

Propos recueillis  par Romain Conversin

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