Interview : UVB

Interview : UVB

L’année 2015 a marqué un véritable tournant dans la carrière musicale d’UVB. Le producteur français installé à Berlin a sorti son tout premier LP, « Life », sur le label Mord de Bas Mooy et il a continué à tourner tout autour du globe. Après ses débuts remarqués en 2013, UVB continue de marquer doucement son territoire sur la scène électronique. La suite est encore plus excitante, puisque Sébastien Michel, de son vrai nom, a décidé d’ouvrir son propre label, intitulé Body Theory. L’occasion parfaite de mettre en avant ses productions, qui portent assurément la patte « UVB ». On en a profité pour poser de nombreuses questions à celui qui s’impose comme une figure de plus en plus importante de la scène techno européenne.

 

Techno Cadeau : comment se sont passés tes premiers pas dans la musique électronique ?

UVB : j’ai découvert la musique électronique grâce à un pote autour de 2007-2008. A l’époque, on écoutait beaucoup ce qui se faisait du côté du label Ostgut Ton. Durant toute mon adolescence, j’étais plutôt branché hip-hop donc la musique électronique, c’était un nouveau monde. A partir de là, j’ai remonté toute l’histoire de ce genre musical pour passer par les phases indus, new-wave, EBM, l’électronique expérimentale des années 60, etc. J’ai pris pas mal de claques en clubs aussi. A partir du moment où tu te passionnes pour ce style, tu as très vite envie de faire ta propre musique. J’ai commencé sur ordinateur puis j’ai acheté des machines et je ne me suis plus arrêté.

 

Tu n’avais joué que tes propres morceaux lors de ton premier DJ set au Trésor à Berlin. On parle ici d’une cinquantaine de tracks… Ça signifie que tu as de quoi sortir des EPs sur les dix prochaines années ?

J’ai toujours ces morceaux-là. C’était une époque où je pouvais composer jusqu’à trois tracks par jour. Pour le Trésor,  je n’avais joué que ça. Sur les morceaux, il y en a certains que j’ai sorti sur Mord, d’autres, qui ne sortiront probablement jamais. Des fois, je les réécoute et je me dis qu’un jour, j’en sortirai quelques-uns. Ce qui est marrant, c’est qu’à l’époque, je partais dans tous les sens alors qu’aujourd’hui, j’essaie d’atteindre une certaine homogénéité dans mes styles de composition.

 

T’es quand même du genre à avoir quelques morceaux en stock que tu ne joueras qu’en live et que tu ne sortiras sûrement jamais ?

Je suis en train de faire mon propre label en ce moment. Tout n’est pas encore officiel, mais ça s’appellera Body Theory Records. Je suis en train de bosser sur l’artwork. Tout ça prend du temps mais du coup, je sortirai pas mal de mes morceaux sur le label. Pour la première année, je pense que ça sera surtout mes propres morceaux qui sortiront sur la plateforme à un rythme d’environ un EPs tous les trois ou quatre mois en vinyle et digital. Puis par la suite, je ne suis pas contre l’idée d’ouvrir le label à d’autres artistes. Avec le label, je veux vraiment pouvoir faire ce que je veux en espérant que les gens vont suivre mais ça sera quand même des tracks plutôt orientés « club ».

 

En ce moment, il y a beaucoup d’artistes, qui jouent des titres en live et qui refusent d’abreuver le public d’informations sur ces morceaux précis. T’en penses quoi de ton côté ?

C’est dur de se faire un avis. Je pense que quand tu as ton propre label ça va, mais si ce n’est pas le cas et qu’un morceau te plaît beaucoup, tu ne veux pas le sortir sur n’importe quel label. Ça peut traîner pendant plusieurs mois, voire plusieurs années avant que ça sorte. Je me souviens, en 2008, j’avais entendu un morceau, qui avait été joué par Ben Klock dans un set. Le track était de DVS1 et il est sorti en 2014. Donc c’est vrai que ça fait du temps. Après, je trouve ça bien parce que ça créé une petite exclusivité. Tu sais que quand tu vas voir un DJ comme ça, tu vas entendre des tracks que tu n’as jamais entendus.

 

« Je trouve ça intéressant de changer. Je comprends que chaque artiste possède une palette sonore propre, ce qu’on peut appeler une signature, mais parfois on entend un peu trop la même chose. »

 

Tu as composé de nombreux morceaux, tu disais les réécouter de temps en temps. Tu as quel regard sur tes anciens morceaux ?

La plupart du temps, je les aime encore. Déjà, tous ceux que j’ai sortis, je les apprécie toujours. Pour les autres, je comprends pourquoi je les ai enregistrés. Je ne suis pas le genre d’artiste, qui change de cheval de bataille et qui va renier tout ce qu’il a fait avant. Bien sûr, j’ai des périodes pendant lesquelles je change le son que je vais faire mais le feeling que j’ai eu pendant que j’enregistrais des anciens sons, je l’ai toujours aujourd’hui quand je les réécoute. Il y en a forcément que j’aime un peu moins. Cependant, dans mon dernier album (ndlr : « Life » sorti sur le label Mord), j’ai voulu construire une histoire et il y a des tracks, qui sont un peu moins orientés club mais même ceux-là je les aime bien. Ça m’a même surpris d’apprendre que ces morceaux-là sont les préférés de certaines personnes.

 

Il faut dire qu’avec ce LP, tu as réussi à faire passer des émotions et à raconter une histoire différente de ce que tu peux dégager des morceaux plus orientés club…

Ouais, c’est le but d’un LP pour moi, mais je trouve que certains artistes utilisent les LPs pour mettre le plus de musiques orientées clubs à l’intérieur sans forcément raconter des histoires, juste pour en vendre plus… Je suis assez fier d’avoir réalisé un LP, qui raconte une histoire. En plus, c’est probable que je ne refasse plus des sons de ce genre-là. J’ai eu ma période un peu tribale, j’apprécie toujours les sons que j’ai fait mais je suis passé à autre chose. Je trouve ça intéressant de changer. Je comprends que chaque artiste possède une palette sonore propre, ce qu’on peut appeler une signature, mais parfois on entend un peu trop la même chose. C’est pour ça aussi que j’essaie de composer des sons que je n’entends plus du tout en ce moment.

 

Si on continue à parler du LP « Life », tu peux nous raconter un peu le processus de création ?

Je voulais partir dans de la musique un peu tribale car j’étais dans une période où ce style me plaisait beaucoup. J’ai pris ma carte de bibliothèque, j’ai emprunté beaucoup de CDs de musique africaine. J’en ai écouté pas mal et j’en ai samplé quelques-uns. J’avais comme objectif de créer des sons, qui allaient vraiment se ressembler en terme d’ambiance et au niveau de la palette sonore. C’est vraiment ce dont je suis le plus fier dans cet album. On a l’impression que tout a été enregistré dans la « même boîte ». Après, le processus peut se rapprocher du concept d’ « un jour égal un son ». Tous les sons que je faisais à l’époque, je voulais qu’ils soient en accord entre eux pour l’album. Je pense que j’ai mis un bon mois à composer tout ça et à en être satisfait.

 

Tu es quand même quelqu’un qui compose rapidement…

Oui, mais ça devient de plus en plus compliqué de composer rapidement parce que je suis plus exigeant sur mes productions et je change souvent de méthode de travail. En fait, il y a des jours où je vais enregistrer deux, trois morceaux d’affilée parce que j’ai trouvé une « astuce » qui me plaît et qui donne quelque chose d’intéressant. Puis, il y a des jours où je vais passer cinq heures à travailler sans rien enregistrer. En général, je produis mes morceaux en deux à six heures.

 

 

Tu n’es pas du genre à tout recommencer quand ça ne te plait pas, ou à jeter des ébauches de tracks déjà bien avancées ?

Je suis assez exigeant mais je ne suis pas un perfectionniste maladif. Dans la boucle, je vais être très exigeant par contre. En fait, quand je sens que la vibe est présente dans le morceau, je fais la construction du morceau, je l’enregistre, et après je le recoupe sur l’ordinateur. Je suis un peu à la recherche de la boucle parfaite comme ça pouvait se faire il y a quelques années. Aujourd’hui, tout se joue sur le kick. S’il est énorme, tu peux facilement construire par-dessus. De mon côté, j’ai envie que tout soit parfait. Quand tu écoutes des productions de Regis, Surgeon, Jeff Mills, tu sais que tu peux écouter la boucle pendant plusieurs minutes. Je suis très influencé par ces gens-là dans la philosophie de la boucle parfaite.

 

Tu puises seulement quelques éléments de ces musiciens-là, parce qu’on sent quand même une patte UVB dans tes productions ?

J’essaie de ne pas recopier exactement, parce que ce n’est pas intéressant. Ce qui m’amène à faire des morceaux originaux, c’est d’essayer de voir comment ont été construits les morceaux que j’apprécie et comment je pourrais améliorer tout ça à ma sauce. Pour moi, dans la techno aujourd’hui, c’est très rare de trouver des titres qui vont te surprendre. Je ne veux pas forcément créer des sons qui n’ont jamais été faits, car j’ai l’impression que beaucoup de choses ont été déjà faites. Je trouve qu’aujourd’hui, rien de vraiment révolutionnaire ne sort, donc quitte à « recycler », autant que je produise des morceaux qu’on n’entend plus de nos jours. Je trouve que la vibe d’aujourd’hui n’est pas forcément la mienne et j’ai du mal à trouver des morceaux qui sortent en ce moment et que j’aurai envie de jouer, donc c’est à moi d’en créer.

Pour répondre plus en détail à la question, ce qui me plaît beaucoup dans un son, c’est quand il y a une patte sonore. De mon côté, je peux avoir une certaine patte sur un album, puis une autre sur un EP. J’aime tellement de technos différentes que je ne veux pas forcément rester bloqué sur une. Cependant, je suis plus attiré par la personnalité de l’ensemble que par le sounddesign. Aujourd’hui, tout le monde veut vraiment sonner « gros » en club, alors que moi, les morceaux que je préfère sont plutôt ceux qui sonnent un peu sale, avec un son particulier.

 

Tu as appelé ton dernier LP « Life », tu avais aussi nommé un EP « Second Life ». La vie est quelque chose, qui te fascine ?

J’aime bien créer des liens entre mes différents travaux. En fait, les morceaux du LP ont tous un titre, qui se rapporte à la connaissance de soi, l’auto-développement personnel. A l’époque où j’ai composé l’album, j’étais pas mal intéressé par ce genre de théories. Je fais partie des gens, qui sont un peu trop souvent dans leur tête au point que ça puisse être toxique parfois. Du coup, je lisais quelques livres à propos de l’éclairement, sur la façon d’utiliser son esprit que quand tu en as besoin sans te laisser guider par les mauvaises pensées. Du coup, l’album parle des concepts, qui sont un peu expliqués dans ce livre et ça évoque donc la naissance, la renaissance, la vie quoi.

 

En 2014, tu fais une grosse percée avec le titre « Mixtion », tu disais dans une interview à Berlin Poche, que ce succès t’avait surpris ?

Oui, mais je peux comprendre parce que c’est le titre le plus émotionnel. Je ne l’avais pas anticipé pourtant. Ça m’a permis d’arriver là où je suis plus rapidement, mais aujourd’hui j’en ai un peu marre. (rires)

 

Justement, c’est ce qu’on voulait te demander, est-ce qu’aujourd’hui tu ne vis pas aussi le revers de la médaille : une certaine frange du public ne t’assimilant qu’à ce titre précis ?

Oui et non. Quand ça arrive, je sais que ce ne sont pas forcément des gens, qui aiment ce que je fais à côté ou bien ils ne s’intéressent pas forcément au reste de ma discographie. Je sais qu’il y a des gens comme moi, qui aiment « Mixtion » mais qui préfèrent les autres morceaux. Je suis conscient qu’il y a plus de monde, qui préfère « Mixtion » à mes autres morceaux, je ne vais pas dire que c’est dommage parce que je n’ai pas le contrôle là-dessus. Ce morceau a touché du monde et ça a peut-être amené certaines personnes à écouter ce que je faisais d’autre. Après, c’est un peu fatigant d’entendre parler de « Mixtion » à chaque fois. Je ne la joue plus, parce que je l’ai trop entendue. Je suis beaucoup plus content quand on vient me parler de mon album, qui est beaucoup plus recherché.

 

 

Tu avais dit dans une interview dans Gouru que tu voulais créer plusieurs alias. Ça en est où cette histoire ?

Ça viendra plus tard je pense. Ce n’est pas trop le moment de créer un alias maintenant, surtout si je crée mon nouveau label. Quand je sortirai des morceaux peut-être plus new wave ou indus, je prendrai un autre nom.

 

Mais est-ce que ce n’est pas un peu triste de devoir créer des alias pour changer de style ? Ça serait quand même plus sympa qu’un artiste puisse partir dans tous les sens et être éclectique, au risque de dérouter le public…

Ouais mais je pense quand même que les gens en ont besoin pour dissocier différents projets et différents styles. Mais le nom peut faire aussi partie du projet esthétique et être en phase avec le style musical défendu. En tant qu’artiste, c’est quand même cool de développer un alias. C’est motivant de prendre un autre nom et de partir sur une musique différente. Si tu gardes le même nom, tu peux rester bloqué sur ton inspiration. C’est bizarre et complètement mental, mais mettre en œuvre plusieurs moyens pour faire quelque chose de différent, c’est une source de motivation supplémentaire.

 

Tu vis à Berlin depuis combien de temps maintenant ? Pourquoi tu avais décidé de bouger à l’époque ? Ça aurait été plus dur pour toi de percer à Marseille ?

Ça va faire trois ans maintenant. A l’époque, on a quitté Marseille pour Berlin afin de produire du son, et parce qu’on voulait voir autre chose avec mon pote. Après, je ne sais pas si ça aurait été plus dur de percer en étant resté à Marseille. Si j’avais fait les mêmes morceaux à Marseille, je pense que ça aurait marché de la même façon. Je ne suis pas le genre de mec, qui va sortir et être sociable. Je ne suis pas dans une vision marketing à vouloir sympathiser avec d’autres DJs, avec la presse, etc. Comme je n’utilise pas ce côté-là de la ville de Berlin, je ne pense pas que rester à Marseille aurait changé beaucoup de choses par rapport à ça.

 

Tu as joué à la Boiler Room Berlin en 2015. Tu avais été placé en tout début de soirée, il n’y avait pas grand monde au début de ton set et ce n’est pas forcément ton horaire favori. Tu as été un peu déçu ou finalement, c’était une excellente expérience de faire ta première Boiler Room ?

Disons que pour moi, tout ça, c’est vraiment du bonus. En général, je préfère jouer « peak time » (ndlr : au cœur de la nuit), ça correspond plus à la musique que je joue tout simplement. C’était un peu dur de commencer comme ça, mais c’est déjà génial qu’ils m’aient donné l’opportunité de faire partie de cette soirée-là. Quand tu vois les mecs qui jouent après, ils ont beaucoup plus d’expérience que moi (ndlr : il y avait Ancient Methods, Tommy Four Seven et Killawatt). Surtout qu’à l’époque, je tournais depuis pas longtemps, je ne mixais que des vinyles. Je n’ai aucun regret, je suis très content d’avoir eu cette chance.

 

 

Quiz express

 

Vinyle ou digital ?

Pour écouter à la maison, plutôt vinyle mais pour jouer en club, ma façon de mixer d’aujourd’hui est plus tournée vers le digital.

 

Live ou DJ set ?

Je n’ai jamais fait de live, donc on va dire DJ set.

 

Before ou After ?

Before en général. After, je commence à fatiguer des fois (rires).

 

Le dernier film que tu as vu ?

Le dernier Star Wars.

 

La dernière série que tu as vue ?

J’ai vu les deux dernières saisons de Fargo dernièrement.

 

Le dernier livre que tu as lu ?

Je suis en train de lire « Le Festin Nu » de William Burroughs.

 

La dernière claque musicale que tu as prise ?

C’était un morceau qu’avait joué Ancient Methods dans sa Boiler Room : P.A.L – Erosion V1.1, mais ça date de 2004 quand même.

 

 

Le morceau qui ne te quitte jamais ?

Afx – Phonatacid.

 

 

Le LP, qui t’as le plus marqué récemment ?

Alessandro Cortini – Forse 3.

 

Le lieu le plus insolite où tu rêverais de te produire ?

Disons, dans une centrale en fonctionnement ou à Fukushima.

 

Ta plus grande peur ?

Daesh.

 

Le bonheur le plus simple, c’est ?

135 bpm.

 

Romain Conversin

 

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