ITW : Jardin, l’optimisme musical

ITW : Jardin, l’optimisme musical

C’est l’histoire d’un disque. Un disque, qui était plus ou moins passé inaperçu. Ce disque, c’est « A Girl with a Dog in a Rave » de l’artiste Jardin. Grâce à la volonté d’un seul homme derrière le label Le Turc Mecanique, ce CD, qui datait de 2012, s’offre une sortie à la hauteur de sa virtuosité. L’occasion pour nous de nous entretenir avec Jardin, l’homme derrière ce LP, qui s’avère être un artiste vraiment intéressant. Rencontre.

 

Techno Cadeau : quand on voit tes choix artistiques, on se dit que tu es un artiste vraiment à part. Tu as peur qu’on te compare à quelqu’un ? 

Jardin : chaque personne se différencie des autres sous certains aspects, mais d’un autre côté on fait tous partie du groupe, on partage une culture commune, on agit à plusieurs donc en tant qu’artiste ça me paraît normal qu’on me compare aux autres.

 

Forcément les artistes cherchent à se différencier, mais de ton côté, on dirait que tu fais vraiment tout pour ne ressembler à personne d’autre, pourquoi ?

Je ne crois pas que je recherche absolument à me différencier. Je m’affilie volontiers à une grande quantité d’artistes. Toute forme d’art comme la musique est une sorte de mouvement, auquel tout le monde contribue, je vis mon parcours dans la musique comme une sorte de voyage, qui a commencé avec les collections de vinyles de mes parents, et qui a évolué dans mes premiers groupes de rap, mon premier poste radio, mes samples diggés a la médiathèque, puis sur internet et, enfin, mes premières machines analogiques… etc. Finalement, j’ai surtout un problème avec la ghettoïsation. Dans ce mouvement il n’y a pas de place pour les petites guerres de territoire, il s’agit de généreusement embrasser le mouvement accidenté de la vie.

 

Tu nous explique l’idée de ce projet Jardin ? Pourquoi Jardin d’ailleurs ?

Je m’appelle Jardin, car mon premier amour était une fleur. Mon deuxième amour est un été brûlant. Et puis le premier mariage d’une de mes amies d’enfance était au Portugal avec un dénommé Jardìm. Ce projet se nourrit d’un rapport émotionnel et empathique au monde. Il y a une connexion qui me paraît primordiale entre l’intime et le politique. La musique de Jardin est là-dedans. C’est pour ça que, même en Dj set, depuis le début, je pose ma voix en vrai MC. Une façon de rendre audible mon corps, même dans ce moment un peu normé du mix de club.

 

Un an et demi après, ton LP « A Girl with a Dog in A Rave » s’offre une sortie digne de ce nom. Tu nous expliques pourquoi à l’époque il n’était sorti qu’en CD-R et qu’il n’était dispo que dans une galerie bordelaise ? 

Il y’a des tracks qui datent de 2012 sur ce projet, dont le titre éponyme. A l’époque, j’avais eu une proposition de pressage qui n’avait pas abouti. Le temps passait et je sentais que j’avais besoin du soutien des autres pour porter ce solo, y compris du public. J’ai cherché autour de moi, c’était d’ailleurs la première fois que je faisais ça, mais ça n’a rien donné. Un peu par dépit mais surtout pour porter mes convictions, j’ai gravé et sérigraphié 120 CDs pour Dumbhill, le label qui nous servait de tribune rap avec mon ami Rackam de l’Armée des morts. Et finalement, j’ai bien fait car j’ai eu des feedbacks, et c’était important. Six mois après, c’est Charles Crost du Turc Mécanique qui a commandé son CD, qui, pour la petite anecdote, était mal gravé ! Je l’avais mis en vente dans une galerie de microédition de potes qui s’appelle Disparate, c’était une manière de soutenir leur projet ! L’artiste comme réseau ou en réseau… C’est important.

 

 

Comment tu as accueilli la volonté farouche de Charles de sortir ce disque ?

Franchement, j’ai été assez surpris ! J’ai trouvé ça vraiment incroyable de rencontrer un gars, qui était prêt à faire un tel pas de côté. On en revient à ce que je disais tout à l’heure. Finalement j’étais super fier de sortir sur un label aussi hybride. Je me suis un peu senti chez moi ! Et puis comme j’ai encore des CDs invendus je me suis dit que ce serait super que cette musique trouve enfin un public.

 

Quelle a été la ligne directrice de ton processus créatif pour cette sortie ? 

Dans le rap je parlais beaucoup pour peu d’effets, je faisais de la musique très assistée par ordinateur. Ces premiers tracks s’inscrivent dans une relecture de la puissance lyricale de la dance. J’ai réduit le texte, j’ai répété… J’ai même samplé des morceaux de Crystal Waters dans Crystal. Et puis j’ai commencé à prendre en mains mes machines et à moins utiliser de softwares jusqu’à faire des one shot improvisés comme sur « We are fools and ravers » ou « The pain is deep ».

 

Et ce titre, c’est pour rendre hommage aux femmes qui amènent leurs chiens dans les raves ?

Il est clairement en hommage à une femme, qui dansait avec les chiens dans une rave bien particulière dont il y a une photo de téléphone sur un des macarons du vinyle. Mais oui, c’est une romance rave et oui, c’est pour toutes les romances raves et toutes les belles teufeuses a chien et tous les beaux teufeurs a chien. Sur la version CD, il y a un track « Baby » (maintenant en free download) qui est même mon thème trans-genre teuf dans un désert !

 

A quel point les raves ont-elles marquées ta vie d’artiste, mais aussi de spectateur ?

Je ne suis pas un enfant de l’âge d’or. Moi, j’ai vécu un renouveau, où les clubs et les raves ont commencé à s’hybrider plutôt dans les villes d’ailleurs. J’en ai organisées plusieurs avec Dispersion, puis avec d’autres collectifs. Finalement, ce que j’aime, c’est le modèle économique et politique. On se prend en main, on fait les choses et tout le monde se responsabilise et du coup, tout est possible. Tu croise tous types de public et ça, c’est quelque chose que je garde en tête pour la plupart  de mes projets  artistiques… Enfin, j’essaye. Sortir des formats, mêler les styles, prendre du plaisir en groupe, expérimenter : c’est purement artistique et politique. Par exemple, j’ai co-réalisé le long métrage Wakanda en 2014, dont le modèle économique était complètement rave.

 

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D’ailleurs, ta première rave tu nous la racontes ? 

C’est un vague souvenir, une petite teuf dans un champ avec des potes, qui tenaient un bar concert à La Rochelle, qui s’appelait La Casamance. J’y suis allé avec ma mère c’était un truc bien familial : pétanque et petit camion de son ! Je devais avoir 11-12 ans. La première grosse rave au bord d’un lac, je la raconte dans le texte que j’ai écrit sur le cd, puis sur la cover du vinyle.

 

T’es en train de préparer un album, comment il va se présenter ? 

Je ne sais pas encore, j’ai déjà fait quelques expériences autour de cet album qui va s’appeler « Post-Capitalist Desires », mais avec Charles on en discute encore… Je crois que pour les éditions j’aime les supports analogiques, ça a du sens pour moi, c’est mécanique et électrique. C’est donc de la musique technologique. Pour le reste, le digital me va très bien, c’est comme ça que j’écoute la musique moi.

 

Tu as différents alias avec différents projets, comment tu fais pour t’y retrouver, et sauter facilement de l’un à l’autre sans te perdre ?

Une personne est complexe, il s’agit pour moi d’exprimer ma complexité. Quand je rentre chez moi, je ne suis pas tout à fait le même que quand je fais mes courses ou que quand je fais la fête ou quand je vais à des rendez-vous de taff. C’est un peu comme ça que je le vis. C’est toujours une histoire de mouvement de la vie.

 

Il y a une hiérarchie vis-à-vis de tes alias ? Un qui serait au-dessus des autres, et que tu voudrais promouvoir de façon plus forte ? 

Non, ils me tiennent tous très à cœur. La seule raison pour laquelle certains sont plus visibles que d’autres, c’est une histoire de temporalité, d’agenda et communication de l’information. Mais je ne suis pas pressé et je prends beaucoup de plaisir à faire ces différentes choses. Alors je vais continuer. Je peux citer mes groupes Our Fortress à paraître chez Vastechoses et Mort pour la Transe, Sex Body Ache à paraître dans le submerge village des artistes Ruiz Stephinson, ainsi que la collaboration Demeure et Jardin à paraître en mars chez Hylé Tapes.

 

« La vie est riche et colorée, pas uniquement triste, grise, silencieuse et anesthésiée. »

 

T’es un peu adepte du kitsch au niveau des visuels et de ton apparence, la coupe mulet ça ne t’as jamais tenté ? 

Moi, je ne me trouve pas kitsch.

 

Plus sérieusement, tu veux promouvoir un côté fun, coloré ? C’est un peu le cas avec ton site web, qui est complètement barré… D’ailleurs sur ton site, ton copyright s’étend de 2014 à 2058, tu as déjà prévu la date où tu arrêteras ton activité artistique ? 

Oui la vie est riche et colorée, pas uniquement triste, grise, silencieuse et anesthésiée. Mais les dates, c’est plus une blague de mon amie artiste et graphiste Christelle Bonnet avec qui je fais Our Fortress et qui a fait mon site.

 

Tu as également filmé et produit des courts métrages. Tu touches à tout en fait…

Quand je suis en société je me présente comme artiste et musicien. Les technologies sont de plus en plus accessibles, ça nous donne plein de possibilités aujourd’hui, du coup ce qui compte ce n’est pas l’endroit où tu es – ton art, ton ghetto – mais la manière dont tu fais les choses, tes positions éthiques, ton énergie, comment tu connectes les gens et les choses entre elles.

 

Qu’est ce qui attise ta curiosité et te pousse à créer des choses ? Comment tu trouves l’inspiration en fait ?

Je me nourris de beaucoup de choses, mais essentiellement des choses que j’expérimente. Et quand je me nourris de choses trouvées sur internet, ou qui surgissent du monde des images, dans lequel nous vivons j’essaye d’en faire une expérience pour moi et j’essaye de la partager, d’en faire une autre expérience. Comme dans Our Fortress, l’improvisation prend de plus en plus de place dans mon travail, les questions du post-féminisme aussi… La suite, c’est ce mouvement que lentement je développe…

 

Quiz express

 

Vinyle ou digital ?

Les deux.

 

Live ou DJ set ?

Les deux.

 

Le dernier film que tu as vu ?

« World Brain » de Stéphane Degoutin et Gwenola Wahon

 

Le dernier livre que tu as lu ?

Après la fin du monde de Michael Foessel.

 

La dernière série que tu as vue ?

The Scream Queens.

 

Ton morceau fétiche du moment ?

JORJE18 – Montagne

 

 

Le morceau qui ne te quitte jamais depuis des années ?

DHS – House of god ($50 Mix)

 

 

Le LP qui t’as marqué en 2015/2016 ?

Aitana d’Acid Fountains.

 

Plutôt before ou after ?

After.

 

Le lieu où tu as joué qui t’as le plus impressionné ?

Le café pompier à Bordeaux parce que c’est toujours la fête. C’est aussi parce que c’est un endroit où j’ai grandi.

 

Le lieu où tu rêves secrètement de jouer ?

J’ai déjà joué dans des soirées qu’on organisait avec les potes de Wakanda dans un cinéma porno mais j’aimerai faire la même chose au Japon.

 

Ta plus grande peur ? 

Ne plus prendre de plaisir dans ma vie.

 

Au fond, le bonheur le plus simple c’est quoi ?

L’amour.

 

 

Romain Conversin

 

Photo en UNE et dans l’article : © Tiphaine Larrosa

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