ITW : Julien Piacentino, de retour aux affaires

ITW : Julien Piacentino, de retour aux affaires

Julien Piacentino a eu deux carrières. Un succès montant, très jeune, avec une techno noire et racée, puis un break de deux ans, avant un léger virage vers une musique plus « deep » et mélodique. Un nouveau style, qui lui sied à merveille, et qui est parfaitement symbolisé par son dernier EP « Silk », sorti sur le label allemand underyourskin records. A 25 ans, le producteur originaire du sud de la France porte un regard objectif sur le monde des musiques électroniques, et ne manie pas la langue de bois.

 

Techno Cadeau : peux-tu revenir sur la genèse de ta carrière dans la musique électronique ?

Julien Piacentino : ça fait environ une dizaine d’années que je fais de la musique. À la base, je composais des instrumentales de rap, de trip-hop. Durant mon adolescence, j’ai commencé à fréquenter différents festivals techno et certains clubs de Montpellier, comme le Bar Live ou la Villa Rouge. Il y a différents artistes qui m’ont marqué comme Paul Kalkbrenner, Stephan Bodzin, ou Marc Romboy… J’ai donc commencé à composer ce genre de musiques, sans forcément avoir dans l’idée que ça marche. J’ai mis du temps à envoyer mes productions à des labels, si bien que, 4 ans se sont écoulés avant que je signe mon premier maxi.

 

Au départ, tu voyais donc plutôt ça comme un hobby ?

En fait, quand j’ai signé mon premier maxi, c’était sur le label allemand E-minor, je devais être en terminale au lycée. A l’époque, j’envoyais mes démos par Myspace et E-minor avait décidé de signer un de mes morceaux sur un maxi avec d’autres artistes, puis m’a signé pour un EP en solo. J’ai sorti pas mal de morceaux à cette période-là. J’ai aussi tourné, notamment en Allemagne, en France. A l’époque, je composais une musique différente par rapport à aujourd’hui. C’était plus techno, plus dark, plus dans le style des artistes comme Tim Xavier, Camea… Comme je suivais une classe préparatoire, pendant deux ans, j’ai été beaucoup moins présent, même si je tournais encore un peu, en surfant sur mes anciens morceaux. Durant cette période, je produisais un petit peu, mais dans mon coin, et je ne sortais pas de nouvelles productions. On peut parler d’un petit passage à vide. Après ces trois années de vache maigre, j’ai voulu me remettre à la production, mais j’ai souhaité changer de style. Je ne voulais pas recycler ce que j’avais fait avant. J’avais des influences différentes, donc j’ai pris un an et demi sans rien sortir avec l’idée de partir sur quelque chose de nouveau. L’EP qui symbolise ce nouveau style c’est « Celeste » que j’ai terminé au milieu de l’année dernière et qui est sorti l’été dernier.

 

 

N’as-tu pas l’impression d’avoir raté le coche sur cette période ?

C’est vrai qu’à cette époque, j’aurai pu percer. Je n’avais pas un succès médiatique fou, mais je tournais pas mal, je signais sur les bons labels de l’époque, mes productions étaient choisies dans les playlists de DJ comme Tim Xavier, Richie Hawtin, Troy Pierce… Je n’ai peut-être pas eu le courage d’abandonner mes études pour la musique. Mais je ne veux pas avoir de regrets, car ça aurait peut-être marché pour moi, mais je ne sais pas si ça aurait duré.

 

Cette période t’as aussi permis de changer de style plus facilement que si tu avais connu un plus gros succès auparavant…

Oui totalement. Ce break m’a permis de complètement modifier ma manière de produire. J’ai changé de logiciels, j’ai rajouté des machines. Il m’a fallu du temps pour digérer tout ça. Je voulais vraiment revenir avec quelque chose de nouveau. Je ne savais pas si je réussirais à faire la musique que je voulais, c’est aussi pour cette raison que j’ai pris mon temps avant d’arriver à un résultat satisfaisant.

 

« Le label Life And Death, a vraiment amené quelque chose à la musique électronique »

 

Quelles sont tes influences aujourd’hui ?

Mes artistes favoris au niveau production, mais aussi DJ set, ça reste Mind Against. Pour être plus général, tout le crew du label Life And Death est composé d’artistes, qui m’influencent beaucoup. Il y a également tous les artistes du label Just This, d’Hunter/Game, Pisetzky. J’aime également beaucoup les productions de Locked Groove, de Somne. Il y a également quelques tracks d’Alex Niggemann. Et au rayon des classiques, il y a toujours Stephan Bodzin, qui a su rester au top malgré les années qui passent. Pour moi, Life And Death a vraiment amené quelque chose à la musique électronique.

 

As-tu des contacts avec les artistes ou labels que tu viens de citer ?

Je suis pas mal en contact avec Mind Against. On avait joué ensemble sur un festival et on avait bien sympathisé. Du coup, Freddy (ndlr : Frederico Fognini, membre du duo italien) me donne des feedbacks sur les productions que je lui envoie, et il me donne des conseils pour améliorer mes morceaux. J’ai également quelques contacts avec Locked Groove.

 

Évoquons maintenant ton dernier EP, « Silk ». Comment s’est passé cette collaboration avec le label allemand underyourskin records ?

Après avoir fini mes études, et avant de commencer à travailler, j’ai décidé de prendre 6-7 mois pour produire des nouveaux sons. J’ai décidé de m’installer à Barcelone pendant ce laps de temps. J’ai fait mon studio là-bas, et j’ai composé à peu près une quinzaine de tracks. Il y a trois productions que j’ai signées sur un label espagnol Yakazi, qui devraient arriver vers mi-janvier 2016. Il y a aussi le track « Twisted Minds » qui va sortir à la fin du mois sur Musica Autonomica. C’est ma production préférée de ma période barcelonaise. Et puis, j’avais ce morceau « Silk », qui me plaisait bien, et le morceau « Absence » que je pensais un peu plus expérimental. J’ai écouté quelques sorties du label underyourskin records, et j’ai trouvé les productions très éclectiques, très variées. Je leur ai envoyé les deux tracks et elles ont été signées toutes les deux. Le label m’a proposé de faire un remix avant du morceau « Keppler » de Tade. Le contact s’est donc très bien passé entre le label et moi.

 

 

Quelle était ta configuration de studio à Barcelone ?

A la base, quand on est arrivé à Barcelone. Je dis « on », car j’étais là-bas avec deux amis. Il faut dire, que, nous composons principalement avec des VST (ndlr : Virtual Studio Technology). C’est des logiciels classiques comme Native Instrument ou Arturia. On a aussi acheté un synthétiseur analogique, qui s’appelait le Blofeld. Ce dernier, nous a beaucoup servi pour créer des lignes de basses un peu plus chaudes et des nappes plus jolies. On utilisait aussi la TR8 de Roland. On a un ami, qui nous a prêté un clavier Nord Lead. Au final, on a eu plusieurs machines analogiques, qui nous servaient plus d’appoints que de bases de composition. Notre base était réalisée avec les VST, et on rajoutait des détails avec les machines.

 

A terme, aurais-tu envie d’utiliser plus de machines analogiques dans tes compositions ?

En fait, je me suis rendu compte que, personnellement, je me sens plus à l’aise pour composer avec des VST sur un ordinateur, car je les maîtrise très bien. Avant, on me disait que mes compositions sonnaient trop « VST », donc c’est vrai qu’à cette période, je souhaitais m’acheter des machines. À Barcelone, en passant des heures à travailler sur ordinateur, à rajouter des effets, j’ai réussi à faire sonner mes tracks, comme si elles avaient été composées avec des machines. J’ai compris que c’est le travail sur les VST, qui faisait la différence. Il suffit de prendre l’exemple d’un artiste comme Recondite, qui compose à 100% avec des outils numériques. Pour le moment, je ne suis pas attiré par un studio totalement analogique, qui me prendrait beaucoup de temps, rien que pour prendre la pleine mesure des machines. Je préfère passer mon temps à travailler mes compositions sur VST, plutôt que d’apprendre une nouvelle façon de composer. Après, c’est mon état d’esprit du moment, et je ne ferme pas la porte aux machines analogiques à l’avenir.

 

Après cette aventure à Barcelone, où vis-tu ?

Pour le moment, je suis dans le sud de la France, mais j’aimerais m’installer sur Paris dans les semaines à venir. J’y vais dans un premier temps pour mon boulot, mais c’est vrai que dans la capitale, il y a énormément de soirées et j’aimerais me constituer un réseau là-bas, pour pouvoir jouer le maximum de dates.

 

« C’est à Berlin qu’il y a les plus gros DJs, les plus gros labels, les meilleurs clubs… »

 

Si un jour, tu arrives à pleinement vivre de la musique, tu rêverais de t’installer dans une ville en particulier ?

J’aimerai beaucoup m’installer à Berlin. Je pense que, quand on est totalement méconnu, c’est plus compliqué, car il y a beaucoup de producteurs. Cependant, quand on a déjà une petite notoriété, c’est le meilleur des endroits, car c’est là que vivent les principaux DJs, qu’il y a les meilleurs clubs, les plus gros labels. Il doit y avoir une certaine émulation. Donc si, un jour, je commence à acquérir une certaine notoriété, ça sera une ville intéressante pour moi.

 

D’ailleurs, le lieu dans lequel tu te trouves a-t-il une incidence sur ta faculté à trouver l’inspiration ?

Je me suis toujours dit que si je me consacrais pleinement à la musique, et que si j’avais que ça à faire de la journée, je composerais de manière plus efficace. Je me suis rendu compte à Barcelone, que ce n’était pas forcément le cas. J’ai connu des pannes d’inspiration en sachant pertinemment que je n’avais aucune obligation, et que j’avais toute la journée pour composer. Je ne suis jamais aussi productif que, quand je sors d’une semaine de boulot, que je suis sorti en club le vendredi soir, et que je sais que le samedi je n’ai que 5h pour composer et 3h le dimanche. C’est à ce moment-là que je vais faire mes meilleurs morceaux. Au niveau des influences, il y a ce que j’écoute en club, les promos que je reçois, mais aussi, quand je suis seul face à mes machines, j’ai des idées qui viennent. Des fois, j’ai deux, trois idées de track en une journée, et puis plus rien pendant deux semaines. Quand je suis en panne d’inspiration, je peaufine les tracks que j’ai déjà commencés. Il faut prendre l’inspiration quand elle est là. Quand on est en panne, on a tout le temps de faire le travail plus mécanique, qui est la construction, le mix ou la mise en place d’effets.

 

Tu te sens plus à l’aise en composant ou en mixant ?

Je ne suis pas DJ, j’ai, toujours, principalement réalisé des performances lives. Depuis que je suis à Barcelone, j’ai fait quelques DJs set, mais ce n’est pas vraiment ce que je préfère. Étant donné que j’ai pas mal de productions, je peux tenir 1h30 en live et je ressens beaucoup plus d’émotions quand je joue en live. C’est une manière de se différencier, car il y a beaucoup de DJs qui tournent, mais pas tant que ça, qui jouent en live. Jouer des morceaux des autres sur Traktor, je me dis que tout le monde peut le faire. Quelqu’un de passionné par la musique peut faire un super DJ set en piochant dans les « charts » des meilleurs producteurs. Le live est donc une valeur ajoutée qui peut me servir.

 

« Beaucoup de producteurs surfent sur la vague Life And Death, en copiant, sans réelle recherche »

 

Justement, tu parles du fait qu’il y a beaucoup de DJs. Toi, qui a connu deux périodes distinctes avec l’avant 2010 et l’après, n’as-tu pas l’impression qu’il y a, aujourd’hui, un trop plein, et que c’est donc beaucoup plus compliqué de percer ?

Oui, ça file un petit coup de vieux. Quand je commençais, il y avait déjà du monde, mais j’arrivais quand même à sortir des morceaux sur des labels importants. Aujourd’hui, il y a énormément de monde, et les places sont chères. Mais, ce n’est pas ça qui me dérange, au contraire, c’est plaisant de voir que n’importe qui peut faire de la musique s’il le souhaite. Ce qui me chagrine un peu, c’est que tout le monde fait un peu plus ou moins la même chose…

 

Justement, on allait y venir ! On a l’impression de vivre une époque d’uniformisation un peu inquiétante dans la musique électronique…

J’ai l’impression qu’aujourd’hui, tout le monde surfe sur la vague du label Life And Death, en copiant un peu le genre sans réelle recherche. Étant donné qu’il y a énormément de labels et énormément d’artistes, beaucoup de productions peuvent sortir. Le problème aussi, c’est qu’il y a même des artistes, qui, à la base, composaient des choses différentes, et qui sont rentrés dans ce moule-là. J’aime beaucoup ce que fait Alex Niggemann par exemple, mais il s’est mis à faire des morceaux de ce style depuis seulement six mois. Il y a deux, trois ans, le label Life And Death avait révolutionné le genre, mais aujourd’hui, les artistes de ce label sont à des années lumières de ce genre de morceaux là. Des artistes comme Mind Against font des choses totalement nouvelles aujourd’hui. Pour moi, il y a un vraiment un embouteillage, et pour se démarquer, il faut jouer le carte de l’originalité. De mon côté, c’est aussi pourquoi je préfère prendre du temps, et ne pas sortir énormément de titres. Je veux que ça soit un minimum original, car c’est fatigant d’entendre toujours la même chose.

 

Est-ce qu’on peut parler d’une perte de qualité du coup ?

Je pense qu’il y a beaucoup de bons artistes, mais on peut parler d’une perte de qualité oui. Personnellement, j’écoute peu de nouveaux artistes. J’ai peu de coups de cœur sur des artistes que je découvre. Il y a une perte de qualité, mais surtout une baisse d’originalité. C’est aussi pour cela que dès qu’un artiste sort quelque chose d’original, ça va marquer. La mouvance musicale, dans laquelle je me trouve, qu’on pourrait qualifier de « deep techno » se mord un petit peu la queue, et ça devrait évoluer dans les prochaines années.

 

De ton côté, tu souhaiterais évoluer vers quoi ?

Quand je suis en studio, j’essaie d’abandonner l’idée purement mélodique, qu’on connait tous. J’ai envie de m’affranchir de la mélodie, qui vient dans les breaks, des accords graves-aigus. J’essaie de créer de nouveaux styles de mélodies, et de revenir à certaines bases de mes compositions d’il y a 5-6 ans en gardant l’esprit actuel. Ça peut se faire en créant des morceaux un peu plus sombres, avec plus de nappes, en fabriquant une réelle atmosphère, avec plus d’ambiance. Faire du nouveau avec de l’ancien, en résumé.

 

« Autant de DJs, qui gagnent autant d’argent, ça ne peut pas durer éternellement… »

 

Réfléchis-tu à la composition d’un album long format ?

Ça fait plusieurs mois que j’y pense. J’ai déjà quelques morceaux en stock pour un LP, mais je me suis toujours dit que quand je sortirai un long format, ça ne sera pas une succession de dix morceaux orientés « dancefloor ». Je veux vraiment produire un album qui racontera une histoire et, pour le moment, je ne suis pas encore prêt à produire quelque chose de satisfaisant. Le plus délicat reste de trouver le label, qui pourra sortir un LP sur format CD.

 

On parlait de changement du côté du contenu des productions électroniques aujourd’hui. On note aussi une montée de la notoriété de la techno. N’as-tu pas peur de voir progressivement dériver ce style vers un format EDM : une machine à fric sans âme ?

Ce n’est pas ça qui me fait peur. Prenons l’exemple de Tale of Us, qui vont prendre des cachets élevés. Je ne pense pas qu’ils tomberont dans une musique commerciale bâclée pour autant. Même si ils gagnent beaucoup d’argent, ils restent « underground » et font la musique qu’ils aiment, sans jamais faire de compromis. Ce qui me fait un peu plus peur, même si ça ne me concerne pas vraiment, c’est qu’à un moment donné, cette bulle finisse par exploser à l’image d’une bulle spéculative. Je ne pense pas que le fait qu’autant de DJs gagnent autant d’argent puisse durer éternellement. En fait, vu la demande aujourd’hui, un DJ qui va sortir deux bons maxis sur de gros label, peut demander 2000€ par dates, ce qui est énorme, et cela concerne beaucoup de DJs.

 

Enquête Exclusive a créé la polémique en multipliant les raccourcis entre musique électronique et consommation de drogues dans leur reportage diffusé dimanche 17 octobre. Tu penses quoi de cet amalgame trop souvent entendu lorsqu’il est question de musiques électroniques ?

La musique électronique est parfois accompagnée de drogues, il ne faut pas se leurrer. Certaines personnes, qui se rendent en festival, vont prendre des drogues intelligemment et tenir leur soirée tranquillement. Ça ne me pose pas de problème personnellement. Ce qui me désole un peu plus, c’est que certains utilisent la musique, dans le seul but de prendre de la drogue. On prend la musique comme prétexte pour se droguer. J’ai l’impression que c’est plus en France qu’on est dans l’abus et la démesure avec les drogues en soirée. En Allemagne, ou en Espagne, la clientèle est plus mature, et on n’assiste pas à ces débordements. Cela s’explique aussi par le fait qu’en Allemagne, il y a un réel public de connaisseurs de musiques électroniques. Le public se rend en soirée dans le but de voir les artistes. Quand j’avais 19 ans, j’avais joué à Hambourg dans un gros club, et une majeure partie du public est venue me voir car les gens savaient qui j’étais, alors que quand je jouais en France, dans ma ville, à Montpellier, personne ne me connaissait.

 

 

Quizz Express

 

Vinyle ou digital ?

Digital.

 

Live ou DJ Set ?

Live.

 

Soirée dans un grand club ou fête intimiste ?

Club plus intimiste.

 

Ta série préférée ?

En ce moment je regarde Breaking Bad et c’est incroyable, mais je vais quand même dire Twin Peaks…

 

Ton film préféré ?

Les Valseuses.

 

Ton artiste préféré ?

Mind Against.

 

Ton morceau préféré ?

En ce moment, c’est « Astral » de Mind Against et de Tale of Us, qui m’a mis une claque. J’ai dû l’écouter 50 fois.

 

 

Ton album préféré ?

« Hinterland » de Recondite.

 

 

Romain Conversin

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