ITW : Odezenne, affinités électroniques

ITW : Odezenne, affinités électroniques

Inclassable dans une catégorie spécifique, le groupe Odezenne – composé d’Alix et Jaco au chant, et de Mattia à la production musicale – était d’abord affilié au rap, avant de s’affranchir de cette case. Avec la sortie de l’album « Dolziger Str. 2 » en fin d’année 2015, on note une touche encore plus électronique dans leurs productions musicales. Alors que le groupe s’en va en tournée dans toute la France, nous nous sommes entretenus avec Mattia, qui nous a longuement parlé de ses affinités avec la musique électronique, et de sa manière de composer ce dernier album. L’occasion de nous prouver qu’entre les styles musicaux, les barrières continuent de tomber les unes après les autres…

 

Si on te dit « musique électronique », ça t’évoque quoi au premier abord ?

Musique électronique, ça peut m’évoquer une manière assez particulière d’écouter la musique, que j’appelle « son ». Avant mes 19-20 ans, j’étais plutôt branché par le rock, et la pop, puis j’ai commencé à produire de la musique électronique. J’ai eu l’impression qu’il y avait une autre approche de l’écoute. Quand j’étais jeune et con, au lycée, et que je faisais de la guitare, je me disais que la techno, ce n’était pas de la musique. Au fur et à mesure, t’apprends à écouter, tu comprends cet état de transe. Et puis, au final, des sons de batterie électronique, ça reste des sons de batterie. Petit à petit, avec des artistes comme Amon Tobin, des labels comme Ninja Tune, des DJs plus électro comme Laurent Garnier, Boys Noize, et puis moi-même ayant produit de l’électro, j’ai vraiment compris que c’est une autre manière de composer, d’écouter, d’apprécier. Pour moi, la musique électronique est vraiment un pan à part entière de la musique. Je n’écoute pas de la pop anglaise, comme je vais écouter du rap français, ni comme je pourrais écouter de la musique électronique. C’est vraiment une musique à part dans l’attitude qu’il faut avoir pour l’écouter.

 

Tu es donc d’accord pour dire qu’il y a un état d’esprit inhérent à la musique électronique ?

Ouais c’est ça. Après, la musique électronique, c’est très vaste. Tu vas avoir des albums comme « Vesperine » de Bjork, qui casse un peu les barrières des styles avec un mélange entre électro et pop. Après, si on simplifie à la musique un peu plus dansante destinée aux clubs, oui je pense qu’il y a un état d’esprit à part entière. Ce n’est pas quelque chose de nouveau, quand j’ai débarqué dans mes premières free party, le mouvement était déjà installé depuis les années 90. Il y a ce côté un peu tribal, avec des sons sociétaux et industriels. T’entends des fois dans des sons technos, des alarmes, ou d’autres bruits que tu entends quotidiennement dans nos villes, et tu les retrouve dans des clubs, qui ont aussi parfois une gueule industrielle à l’intérieur.

 

Dans les productions d’Odezenne, surtout dans votre dernier album « Dolziger Str. 2 », on peut dire que la musique électronique a pleinement sa place, non ?

Oui carrément, car il y a beaucoup de synthés, beaucoup de boîtes à rythme. On en a écouté pas mal dans notre période de production, comme on vivait à Berlin à ce moment-là. On voulait voir un peu le son qui était proposé dans la capitale allemande. On a été forcément un peu influencé par la chose. Cependant, on a toujours voulu remplir plusieurs cases pour que l’écoute soit plus riche. Quand tu écoutes de l’électro, c’est sympa, mais tu ne vas pas l’écouter comme une chanson pop ou folk. Odezenne, ça reste un groupe, et c’est pour ça qu’on a essayé de mélanger les styles, en ayant cette base électronique, qui est primordiale.

 

Si on évoque le côté « Do It Yourself » d’Odezenne, avec la création de votre propre label dès 2007, on retrouve des schémas qu’on a l’habitude de voir dans la musique électronique…

Oui bien sûr. Je m’en souviens, quand je faisais de la techno, le bouche à oreille était très important. C’est parce que des DJs aimaient ton disque, qu’ils l’achetaient, et le passaient en soirée. Du coup, le public voulait connaître le son qui passait, et il y avait beaucoup d’échange. Un peu comme les sportifs quoi, si t’es bon, que tu faisais de bonnes séquences, les gens s’intéressaient à toi ensuite. En musique traditionnelle, je trouve que ce côté-là est moins prédominant. Si on évoque Odezenne, c’est clair qu’on s’est constitué de cette façon, avec le bouche à oreille. C’est comme ça qu’on a réussi à jouer à l’Olympia l’année dernière. On était un peu tout seul, sans passage sur les radios nationales, ni aucune campagne télévisuelle. On était donc dans un schéma un peu plus underground parce que c’est vraiment le public qui a décidé que notre musique lui plaisait.

 

 

On a l’impression que les barrières tombent dans la musique. Par exemple le rap se rapproche beaucoup de la musique électronique. Quand tu vois qu’un rappeur comme Abd Al Malik travaille avec Laurent Garnier sur son dernier album « Scarifications », ça t’inspire quoi ?

Ca me paraît tout à fait normal et logique. Je sais que les deux se sont rencontrés, car Laurent Garnier avait travaillé sur la bande originale du film d’Abd Al Malik (ndlr : Laurent Garnier avait participé à la composition de la bande son du film « Qu’Allah bénisse la France » réalisé par Abd Al Malik). Pour le coup, je trouve que l’alliance entre les deux artistes a fait mouche. Laurent Garnier est un gars qui produit des sons très élégants, c’est aussi le cas d’Abd Al Malik. J’ai écouté quelques morceaux, et ça m’a beaucoup plu. De toute façon, les rappeurs écrivent beaucoup sur des sons produits par des gars, qui font ça chez eux avec une vision un peu électronique. La transe, installée par la musique électronique, est assez froide et artificielle, ce qui est nécessaire pour que le MC, au contraire, puisse prendre des libertés de flow et de parole. Pour en revenir à Laurent Garnier, c’est un producteur, qui compte. Quand tu appelles Laurent Garnier pour produire un de tes disques, et que ça se fait, je pense que tu es très content.

 

A la base tu ne viens pas du tout d’un univers certifié rap. Qu’est-ce-qui t’as inspiré musicalement quand tu as commencé à composer des productions de rap ?

Alix et Jacques m’ont fait écouter beaucoup de disques. Au début, j’avais tendance à foutre un piano, qui joue toutes les croches et un beat, parce que je me souvenais éventuellement d’un morceau d’IAM que j’avais pu entendre plus jeune, comme tout le monde, parce que tu ne pouvais pas passer à côté à l’époque. Du coup, ils m’ont fait écouter beaucoup de sons underground américains. Du J Zone, du Madlib, tout ce courant-là. Des gars connus que par les spécialistes. J’ai absorbé pas mal de beats de malade, donc c’était parfait pour commencer. Après, pour Odezenne, le rap, ça a été le moyen d’exister tous les trois, car Alix et Jacques ne chantant pas, il a fallu qu’on se retrouve quelque part. On peut dire que le rap a été le point de départ, mais dès notre deuxième album, on a essayé de s’en extraire un peu. Quand tu commences à connaître un style, ce n’est pas très légitime de ne faire que le reproduire. Tous les trois, il fallait qu’on trouve un son, qui nous parle de façon plus personnelle. J’ai commencé à sortir de plus en plus de guitares, de clavier. J’ai arrêté progressivement d’utiliser des samples, pour qu’on compose des sons, qui nous ressemblent vraiment. Aujourd’hui, il n’y a plus de limite dans la composition, si je veux faire une ballade, je le fais comme dans « Cabriolet », si je veux faire un morceau, qui tape un peu plus avec des sonorités un peu plus métal et électronique, je le fais avec « Satana ». On a vraiment eu envie de prendre une part de chacun de nous pour créer des sons.

 

Il y avait aussi une envie de sortir d’une certaine routine musicale et d’expérimenter des choses aussi avec l’album « Dolziger Str. 2 » ?

Ouais, pour le coup, on a acheté plein de vieux clavier, on s’est enfermés, mine de rien, ça nous a pris six mois pour composer l’album. En plus, on a mis bien deux-trois mois sans qu’aucun morceau ne sorte. Quand tu es à Berlin pour quelques mois, que tu as ton studio, ton appart, et que tu vois qu’au bout de deux mois, tu n’arrives pas à sortir un son, tu commences à voir la pression s’installer. On s’est libérés avec le morceau « La Bûche », qui pour le coup est assez électronique, et qui nous a permis de désacraliser notre processus de production, et on a réussi à composer l’album en deux mois derrière. On l’a retravaillé pendant un an derrière, mais l’essentiel était déjà là. Cet album, ça a vraiment été que de l’expérimentation, parce que je n’arrêtais pas de composer. En quatre-cinq mois, j’ai dû au moins composer 90 ébauches de morceaux et au final, on en a gardé une dizaine. Il est primordial que le son plaise à tous les trois, pour que cela devienne un morceau d’Odezenne, ça c’est clair.

 

La composition de « Dolziger Str. 2 » vous a bouffé pas mal d’influx nerveux. Vous ne vous êtes pas sentis complètement vidés quand l’album était enfin complètement bouclé ?

Quand on s’est rendus compte que l’album ne serait pas fini à temps, on a enregistré l’EP « Rien » à Berlin, même si on l’avait composé avant d’arriver en Allemagne. Ça nous a permis de faire quelques festivals. Ensuite, on s’est retrouvé dans un espèce de squat d’artistes à Bordeaux pour terminer la composition de l’album, puis on a passé un mois dans un studio à Bordeaux, et trois mois et demi dans un studio en banlieue parisienne pour tout terminer. Je t’avoue qu’à la fin, on était soulagé, parce qu’on est super content de ce disque. Il vaut ce qu’il vaut, mais c’est le seul disque qui a rempli les attentes de tous les trois. Pour tout te dire, je prends encore du plaisir à l’écouter après coup, alors qu’en général, je n’aime plus vraiment ce que je fais.

 

« Je crois que « Dolziger Str. 2 », c’est un peu le « vrai » premier disque d’Odezenne. »

 

Du coup, on peut dire que c’est un album, qui porte vraiment la patte « Odezenne » ?

Ouais, je crois que c’est un peu le « vrai » premier disque. Il y a l’EP « Rien », qui compte beaucoup à nos yeux aussi, surtout le morceau éponyme, qui est notre titre préféré. Ca a déterminé la suite qu’on allait donner à notre son : disparition des samples, une esthétique, qui se rapproche un peu de la pop, avec des touches électroniques, rap, voire rock. Il y a un côté un peu plus solennel je trouve.

 

Dans « Dolziger Str. 2 » d’ailleurs, si on extrait seulement les instrumentales de titres comme « Bouche à lèvres » ou « Vilaine », on pourrait catégoriser ces sons comme des morceaux électroniques. Tu es plutôt d’accord avec ça ?

Ouais et pourtant dans « Vilaine » on a mis de l’orgue, de la batterie acoustique… Les compositions restent assez riches, après ce qu’on voulait absolument, c’était unifier le tout. Avant, dans nos compos, Alix et Jacques pouvaient rapper leurs textes sur d’autres productions, alors que là que ce soit sur « Bouche à lèvres » ou « Vilaine », les textes sont indissociables de la mélodie. Après, oui, si tu isoles les instrumentales, elles sonnent électronique. De toute façon, quand je les travaille, je le fais sans les voix, donc elles doivent déjà sonner seules pour moi. Si ça me gonfle avant la fin, ça veut dire que je dois revoir ma copie (rires).

 

Même si ça sonne électronique, tu t’es un peu affranchi des codes purement électroniques en rajoutant des sons organiques, comme tu le précisais avec l’orgue, la batterie, la guitare même…

Ah ouais carrément. J’ai rajouté de la guitare, parce que c’est un peu mon monde. Je viens plus de la pop, et du rock à la base. C’est un univers, que j’ai un peu quitté au début d’Odezenne. Il fallait que je désapprenne ça, et que j’apprenne à produire du hip-hop, et un peu de l’électro. Il a fallu désapprendre tout ça, pour, ensuite, pouvoir le remettre progressivement dans nos compositions. Et aujourd’hui, si je commence à produire pour Odezenne, je vais plus partir d’un clavier, ou d’une guitare, que d’un sample ou d’une boîte à rythme.

 

D’ailleurs dans l’album, tu as produit un titre tout instrumental, « Ciao, Ciao ». Quelle est l’histoire de ce morceau ?

Je suis italien, donc forcément ça me parle beaucoup. C’est un peu le « salut » français, mais je trouve ça plus parlant. C’est l’histoire d’un mec, soit qui se barre, soit qui arrive, on sait pas trop. J’ai surtout eu la chance de mettre la main sur un clavier de malade. C’est un EMS, un vieux clavier que les Pink Floyd ont utilisé pour leur album « Dark Side Of The Moon ». C’est un clavier hyper rare, qui te sort des sons de fou. J’en ai mis un peu partout, et dans « Ciao, Ciao », j’ai trouvé cette ligne, avec ce synthé à l’état un peu nébulaire, j’y ai rajouté des sons de guitare, et Alix et Jacques m’ont tout de suite dit qu’il fallait qu’on le mette sur le disque. Je n’étais pas sûr, mais au final ils m’ont convaincu, et le titre s’est retrouvé sur l’album.

 

 

Vous avez donc produit « Dolziger Str. 2 » à Berlin. On sent une influence électronique dans chaque morceau, mais on est plus dans une esthétique pop, un peu enjouée, plutôt que dans de la grosse techno berlinoise, qui tape. Vous n’avez pas puisé beaucoup d’inspiration du son techno purement berlinois, si ?

Oui c’est vrai, après, je m’attendais à entendre vachement plus de minimal à Berlin, mais j’ai l’impression que c’est un peu fini. On entendait plus de sons house, deep-house, un peu plus mental. Mais c’est vrai, que nous on n’a pas vraiment calculé. J’essaie de faire du son, ça me plaît, ça me plaît pas, souvent ça me plaît pas. Et puis, je vais faire une petite erreur, qui me plaît, je creuse ensuite, je passe plusieurs jours dessus. Puis je vais le faire écouter à mes potes, parce que je suis content et que je sais qu’ils vont aimer, parce que ça fait dix ans que je les connais. J’ai utilisé beaucoup de boîtes à rythme pour les rythmiques, des Roland 808, 909, qui sont un peu les ancêtres de la musique électronique. Et en même temps, j’ai essayé de faire en sorte que ce soit le plus élégant possible.

 

Plus généralement, tu t’y prends comment pour composer quand tu es en studio ?

Ça part souvent d’un clavier, ou d’une guitare. Je peux passer deux, trois heures sur un clavier à expérimenter, et au bout d’un moment je vais trouver un truc, qui me plaît et que je vais enregistrer. Et après j’enchaîne comme si j’étais un groupe alors que je suis tout seul, je vais chercher d’autres lignes de clavier, ou je vais commencer à toucher un peu à la guitare, puis la guitare va me faire découvrir autre chose, donc je vais toucher au reste, et je fais avancer le tout un peu comme ça. Dès que j’ai un morceau qui commence à me plaire, je m’arrête. J’essaie de ne pas aller trop loin, parce que je sais que ça va aussi dépendre du ressenti d’Alix et Jacques. Je leur fait écouter, ils partent dans leur coin pour écrire dessus, et on met tout en commun pour voir ce que ça donne. C’est quand même souvent des erreurs, qui aboutissent sur un morceau. Je vais beaucoup exploiter mes erreurs, je n’ai pas vraiment d’idée de base, je me laisse guider, je ne sais jamais à l’avance si je vais partir sur un morceau doux, ou un morceau qui tape. C’est un peu ce qui plait dans notre musique d’ailleurs, cette variété entre des sons entraînant, des morceaux plus durs, des morceaux pas sérieux, c’est la vie quoi ! Des fois tu as envie de déconner, des fois t’es énervé, des fois tu sautes partout. C’est un peu le reflet de ça.

 

Ça signifie que tu fonctionnes beaucoup à l’affect quand tu produis ?

Oui, il faut, sinon je suis moins efficace. C’est vraiment le fait d’aimer ce que je produis, au moment où je le fais. D’ailleurs, ça m’arrive de rester bloquer quelques jours sur un track, tellement j’ai envie de le finir car il me plaît trop. Et puis quand il est fini, je vais l’écouter des milliards de fois, parce qu’il me plaît beaucoup, et puis ensuite tu as les défauts qui reviennent, et tu essaie de le faire un peu mieux. Mais j’ai vraiment envie de prendre du plaisir avec le son que je produis, je crois que c’est vraiment le plaisir de toute personne, qui fait de la musique. Je fais surtout de la musique pour moi, et pour mes deux potes. Mais c’est d’ailleurs pour ça qu’on a eu beaucoup de chance, avoir des personnes qui se retrouvent dans ce qu’on fait, et qui viennent nous voir en concert. Quelque part, j’y suis pour rien… Ça fait plaisir de savoir que des gens construisent des souvenirs sur nos morceaux, en partant en vacances, en faisant des teufs. Après si quelqu’un vient me voir en me disant qu’il a serré une meuf sur le titre « Alice », je ne saurai pas quoi lui répondre, à part que c’est cool (rires).

 

Vous n’êtes pas trop du genre à vous prendre la tête avec les commentaires négatifs que vous pouvez lire sur le net par exemple ?

Des fois on s’en fout, des fois ça peut nous faire chier. Aujourd’hui, avec tous les réseaux sociaux, t’as des retours, qui sont ultra-rapides. On n’avait même pas fini l’album, le morceau « Bouche à lèvres » devait sortir, et puis t’avais déjà des commentaires de personnes, qui disaient ce qu’ils aimaient, et ce qu’ils n’aimaient pas dessus. Donc, c’est forcément un peu fragilisant, mais bon tu as quand même 90% de commentaires positifs, donc tu essayes de ne pas voir que le négatif. Puis, on ne peut pas plaire à tout le monde, ce n’est pas le but recherché. On plait quand même aux gens, qui nous ressemblent un peu. On essaie d’être le plus honnêtes possible dans la musique qu’on fait, je ne pense pas qu’on soit dans une caricature, ou dans un exercice de style, on essaie juste de faire un truc, qui nous plaît à tous les trois. Les gens, qui s’y retrouvent, nous montrent bien qu’on ne se fout pas de leur gueule. On n’essaie pas de ressusciter un style, on produit une musique assez singulière et assez actuelle, pour parler aux jeunes d’aujourd’hui. En plus notre public est super cool, nos concerts se passent bien, les fans achètent nos disques. Pour des gars comme nous, c’est un peu inespéré. On en profite tant que c’est là, on se le dit souvent.

 

« Je pars du principe qu’on ne compose pas des milliers de supers morceaux dans sa vie. »

 

Tu disais avoir produit près de 90 morceaux pour « Dolziger Str. 2 ». T’es le genre d’artiste, qui jette beaucoup de morceaux par excès de perfectionnisme ?

Je pars du principe, qu’on ne compose pas de milliers de supers morceaux dans sa vie. Quand je trouve des idées qui me plaisent beaucoup, je vais les bosser énormément pour les réussir le mieux possible. Je pense que pour les textes d’Alix et Jacques c’est pareil. C’est d’ailleurs pour ça qu’on prend du temps pour sortir de nouvelles choses, parce qu’on veut vraiment que ça soit de bonnes choses. D’ailleurs quand je réentends des tracks de « Sans Chantilly », ou même d’ « OVNI », je me dis qu’un jour, si j’ai le temps, j’aimerais bien reprendre la mélodie. Ils me plaisent, je les aime bien comme ils sont, mais j’étais peut-être pas encore assez prêt, à l’époque, pour exploiter à fond ce qui me plaisait dans les textes d’Alix et Jacques. Pour le dernier album je suis assez content, même si ça arrive encore qu’Alix vienne me voir pour me dire : « c’est bon, arrête, on finit maintenant, ça change quedale ce que tu es en train de modifier ! » Personne n’entend, à part l’ingé son et moi, mais c’est vrai que j’ai cette tendance à avoir du mal à lâcher.

 

T’es donc marqué par un perfectionnisme un peu maladif ?

Oui, je suis un peu maniaque. J’essaie vraiment de lutter contre ça. Jacques, c’est aussi un gars, qui travaille énormément, mais Alix il prend les choses quand elles viennent. Du coup, il y a un côté vachement instinctif, frais et pas maîtrisé. Il aime beaucoup ça. Quand je discute avec lui sur la musique, ou quand il vient toucher un peu les claviers, il apporte ce côté un peu franc, qui donne des choses différentes. Ça fait du bien de sortir un peu du contrôle, donc ça a été un peu un boulot sur moi-même de lâcher un peu ça.

 

Tu as réussi à atteindre cette spontanéité ?

Bah disons que la spontanéité, je l’ai quand je compose. Mais c’est quand je dois travailler sur les arrangements, que je réfléchis à tout. Quand j’écoute, je suis obligé d’entendre tous les sons, et pas seulement l’émotion, qui se dégage. Du coup, je dois faire en sorte de contrôler au mieux l’émotion qui doit se dégager du morceau, et à force de trop la contrôler, tu risques de l’aseptiser un peu, et de lui faire perdre sa fougue.

 

D’ailleurs Jaco disait dans une interview que « Dolziger Str. 2 » était le premier disque dans lequel vous aviez travaillé sur la composition avant d’écrire les lyrics. Pourquoi avoir décidé de produire de cette façon ?

Avant, ils écrivaient beaucoup sur des faces B, mais surtout parce que j’étais un peu lent à produire (rires). Ils me passaient beaucoup de samples, ils diggaient beaucoup, ça leur permettait de participer à la composition. Je leur avais dit que je voulais vraiment composer un morceau dans son intégralité, comme quand je faisais de l’électro, ou du rock. Du coup, ils ne pouvaient rien pondre si il n’y avait pas de musique. Donc, c’était à moi de leur donner les départs de chanson, pour qu’ils s’approprient le morceau. Je dis souvent qu’ils pourraient être les paroliers de ma musique, et ils composent la musique de leur chanson. On est un vrai groupe, dans le sens où la musique et les textes sont signés Alix, Jaco, et Mattia, alors que c’est plus eux deux qui écrivent, et moi qui compose, mais ça ne pourrait pas marcher l’un sans l’autre. Là, le but était que je ponde des trucs divers et variés, parce qu’il fallait que j’arrive à trouver des idées qui leur correspondent, mais en même temps qui me plaisent à moi, car, évidemment, je ne fais pas une commande pour mes potes.

 

 

Même si tu devais composer en fonction d’Alix et Jaco, tu t’es quand même senti plus libre dans ta manière de composer pour cet album ?

Oui vachement. Il est quand même plus pop que les autres. Il est beaucoup moins rap, même « Vilaine », qui est un morceau, qui tape un peu, est composé d’orgue, de xylophone, de guitare. Il est hyper mélodique. Je trouve le disque entier, beaucoup plus musical que les autres. C’est le premier album où tu peux siffler les morceaux, je trouve ça très important. Dans « OVNI », ce n’était clairement pas le cas, on était plus dans une approche hip-hop. Là avec « Dolziger Str. 2 », on peut vraiment parler de chansons, même si ce n’est pas des chanteurs, qui tiennent les notes longues. Il y a quelque chose de très musical dans ce disque, heureusement, vu qu’on est un groupe de musique.

 

Tu nous as dit à plusieurs reprises que tu produisais de l’électro avant. Tu as attisé notre curiosité, tu produisais quoi comme type de musique ?

Alors, j’ai commencé en produisant de la hardtek, quand j’avais 19 ans, avec l’esprit free party. Je suis passé à de la drum&bass. Puis, tu vieillis, tu ralentis un peu le rythme, je suis passé à la techno, et la minimal. Mais j’ai surtout basculé sur l’electronica, j’étais un grand fan d’Aphex Twin, de Daedelus, mais aussi des compositions électroniques de Bjork. C’est d’ailleurs l’électronica, qui m’a fait rentrer plus facilement dans l’univers hip-hop ensuite.

 

Evoquons le sujet Berlin maintenant. Vous êtes partis là-bas quelques mois pour composer votre album. Pourquoi avoir choisi cette ville en particulier ?

Déjà, parce que ce n’est pas cher. On ne pouvait pas se permettre de partir n’importe où. J’y étais déjà allé quelques fois, j’en avais parlé à Alix et Jacques. Il y a une lenteur, et une place, un espace vraiment libérateur dans cette ville. On habitait à 20 minutes du studio, tu pouvais largement marcher 20 minutes sans croiser personne, alors qu’on est quand même dans une capitale européenne. C’est un grand village en fait Berlin, c’est l’opposé de Paris. Ça nous a clairement pas donné envie de quitter Bordeaux, ensuite. Tu sens qu’après la chute du Mur, il y a une vraie explosion de l’art, il y a du street-art partout. C’est un peu la ville où les gens se laissent le temps, et c’est totalement ce dont on avait besoin. L’atmosphère est agréable, tu sors, t’es bien. Ça prend du temps avant de se sentir bien, parce qu’on n’avait pas nos meufs, il fallait aussi apprendre à ne rien faire. Parce que, mine de rien, faire de la musique, c’est aussi ne rien faire. C’est pouvoir se balader de parc en parc, prendre une bière dans une épicerie, tu rentres au studio, tu composes pendant deux jours, puis tu ressors.

 

Justement, Berlin est la ville parfaite pour avoir un rythme de vie aussi décalé, non ?

Ouais complètement. A Paris, tu te sens très vite coupable d’avoir un rythme cool, parce que tout le monde est tellement speed. Si tu ne vas pas boire 15 cafés dans la journée, avec 15 rendez-vous différents, t’as l’impression d’être un raté. A Berlin, les gens ne se mettent pas du tout la pression.

 

« Il y a un côté hyper moderne dans les productions de Djedjotronic, mais aussi une certaine d’élégance. »

 

Jaco disait pourtant que les premiers jours à Berlin n’était pas si simple. C’est par rapport à ses problèmes d’acclimatation dont tu parlais, et votre manque d’inspiration les premiers mois ?

Ouais, t’es loin, t’arrives pas à composer. Donc au bout d’un moment on se disait : « C’est cool, mais qu’est-ce qu’on fout là » (rires). La musique, ce n’est pas le genre de chose que tu peux prévoir de faire sur un emploi du temps. Il faut souvent beaucoup de temps pour que l’étincelle se crée, parce qu’il faut vivre des trucs, faut vivre la bonne soirée, une engueulade. Faut surtout passer la soirée, qui se finit à 10 heures du matin, où tu sors, tu arrives devant chez toi et tu te dis : « putain je suis à Berlin avec mes deux potes. » Puis, petit à petit, ça se digère, et tu commences à sortir des trucs. Mais effectivement, les débuts n’étaient pas simples.

 

Vous étiez là-bas pour bosser, mais vous avez quand même vécu quelques moments de la vie nocturne berlinoise, il y a un lieu qui t’as marqué ?

On avait un club juste en bas de notre studio, qui s’appelait le Kosmonaut. Il n’était pas très grand, mais il y avait une programmation de ouf. A chaque fois qu’on y allait, on prenait des roustes, parce que les mecs te sortaient des sons de l’espace. Un peu de vodka-mate et on était parés. Mais ça va on a été sages, parce que le risque à Berlin, c’est de rien branler. J’ai rencontré pas mal de gens, qui sont partis à Berlin faire du son, ou autre, et qui sont rentrés parce qu’ils ne faisaient rien. Nous, on a quand même réussi à bien bosser, donc c’était cool.

 

T’es affilié à la ville de Bordeaux depuis un moment, t’y vis actuellement. Tu sors un peu dans les soirées électroniques là-bas ?

Ouais, on connaît pas mal de personnes, qui font la vie bordelaise, Bordeaux reste une petite ville. On est souvent fourrés au BT59, qui est devenu le Block maintenant, à l’Iboat aussi. On fait donc ce genre de soirée, et ses après-midis. C’est ce qu’on voyait beaucoup à Berlin, et qui arrive progressivement chez nous. C’est plutôt cool, parce que tu finis un peu plus tôt, et du coup t’en chies moins pendant trois jours après (rires).

 

Pour finir, est-ce que tu peux me donner un artiste électronique, qui t’as foutu une claque dernièrement ?

J’aime beaucoup Djedjotronic. C’est un peu un pote à nous, on l’a pas mal vu à Berlin. Il s’est mis au live avec son pote Maelstrom. Il avait signé pas mal de choses chez Boys Noize. Je trouve qu’il a un super son, j’aime beaucoup sa façon de travailler les nappes et les reverbs, qui sont vachement urbains. Il y a un côté hyper moderne dans ses productions, mais aussi une certaine élégance.

 

Romain Conversin

 

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Les dates de la tournée sont à retrouver sur leur site officiel

 

Image en UNE : © Mathieu Nieto

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