ITW : Olivier Giacomotto, en toute franchise

ITW : Olivier Giacomotto, en toute franchise

Depuis 1999, Olivier Giacomotto éclabousse de son talent la scène électronique en France, et à l’étranger. Le DJ, originaire de Bordeaux, a été témoin de la montée en puissance de l’EDM, et de la tendance à la monétisation à outrance de la musique électronique en général. Il nous dresse un portrait de l’état de la mouvance musicale d’aujourd’hui sans langue de bois, et nous parle de ses futurs projets.

 

Techno Cadeau : quelles ont été tes premières claques musicales en général ? Et plus spécifiquement dans les musiques électroniques ? 

Olivier Giacomotto : j’associe au mot claque une découverte, quelque chose qui change ta vie d’artiste et, qui te fait avancer. Au début des années 90, je jouais encore dans des groupes locaux, un peu de tout, du reggae, du funk, du métal, en bref, je commençais tout juste à créer de la musique… Puis j’ai rencontré un gars, qui composait toute sa musique seul sur un ordinateur avec Cubase et un synthé. J’ai immédiatement adhéré au concept, et c’est là que j’ai pris la décision de m’équiper pour être capable de gérer tout le processus créatif, sans avoir à dépendre des autres membres du groupe. Cela a pris du temps, mais à la fin des années 90, j’étais autonome, et j’étais capable de composer mes propres titres de A à Z ; là aussi de tout : hip-hop, trip-hop, break-beat, drum’n’bass, techno…

 

A quel moment tu t’es dit : « je veux faire de la musique électronique » ? Qu’est ce qui te faisait rêver là-dedans ?

Le déclic s’est passé en soirée. Il y eu cette rencontre avec Richie Hawtin, un soir de 2001 à Bordeaux. En plus d’un set impeccablement bien réalisé, je l’ai vu utiliser la première édition de Final Scratch, il avait aussi un sampler Electrix Repeater. Là, j’ai effectivement pris une grosse claque! J’ai eu du mal à réaliser qu’il jouait des mp3 avec des vinyles comme télécommande. A partir de ce moment, j’ai réalisé qu’on pouvait composer un titre l’après-midi et le jouer sur scène le soir. L’aventure a commencé.

 

C’est quoi le secret pour durer ? 

Ce n’est pas vraiment un secret, mais c’est d’être honnête avec tout le monde, en toute occasion, même avec soi-même. C’est aussi rester humble, bosser plus dur que les autres, et savoir se remettre en question dans les périodes creuses, savoir analyser et identifier les failles et modifier sa trajectoire. Ensuite, il y a toute une combinaison aléatoire de rencontres et d’opportunités, qui sont totalement indépendantes de ta volonté. Avec suffisamment de recul et une bonne vision de son environnement, tant qu’on continue à bosser plus dur que les autres, et qu’on reste bon dans ce qu’on fait, on a toutes les chances d’aller le plus loin possible.

 

Y’a pas des moments où tu perds la motivation ? Tourner tout le temps, sans cesse être à la recherche de nouvelles inspirations, ne pas avoir de temps pour soi…

Ce n’est pas évident d’arriver à tout concilier, mais soyons clair, je n’ai pas de place pour une perte de motivation… J’ai la chance d’avoir 3 boulots que j’adore, celui de producteur pendant la semaine, celui de DJ le weekend, et celui de père de famille. Je ne suis plus du genre à perdre du temps assis sur un canapé à jouer à la console tout en me mettant la tête à l’envers avec des potes. Chaque jour, je me lève avec l’envie d’avancer, quoiqu’il arrive, pour mon développement personnel, mais aussi pour ma famille, parce que j’aime ce que je fais et ce que je suis.

 

« Devenir un Hardwell, ou un Avicii, ne m’a jamais fait rêver »

 

Il faut savoir évoluer, tout en restant fidèle à soi-même. Ce n’est pas compliqué de garder cet équilibre avec les impératifs commerciaux d’aujourd’hui ?

Pour moi, il n’y a pas d’impératifs commerciaux. Aujourd’hui, on peut très bien vivre de sa musique sans avoir à se prostituer musicalement. Depuis le début, j’ai choisi de garder un côté « underground » dans ce que je fais. A certains moments de ma carrière, surtout en 2007, lorsque je composais de l’electro-house, j’ai eu le choix d’aller vers des directions plus « extrêmes »… Certains l’ont fait. Quand je regarde ce que l’electro-house est devenu aujourd’hui, je me dis honnêtement que j’aurais pu coller à la tendance, basculé dans le commercial et l’electro de masse. Cependant, devenir un Hardwell ou un Avicii ne m’a jamais fait rêver. La musique est un art, pas une industrie. Du moment où l’electro-house s’est transformée en « EDM », j’ai mis un grand coup de volant pour revenir à mes racines.

 

As-tu déjà fait des compromis dans ta carrière ? 

Je ne sais pas si on peut appeler ça des compromis… Je fais la musique qui me plait au moment qui me semble le plus opportun. Je pense avoir toujours pris des décisions artistiques qui m’ont permis de garder en tête la définition de l’underground.

 

Tu fais partie de la mouvance underground mais tu bénéficie d’une certaine côte de popularité auprès de l’EDM, et des mouvements plus commerciaux, tu l’expliques comment ?

Je ne parlerai pas de popularité mais plutôt de reconnaissance. Je pense, effectivement, être respecté par la plupart des artistes de la scène électronique. C’est probablement grâce à mon travail et à la qualité de mes productions durant ces 10 dernières années. C’est ce j’expliquais tout à l’heure. Du temps où je composais de l’electro-house en 2007, mes titres se vendaient plutôt très bien. J’ai eu plusieurs tracks à la première place du classement Beatport, mais sans pour autant produire de la musique commerciale.

 

« La musique est bien plus vitale et éternelle que celui qui la joue. »

 

Le crédo de la techno était de glorifier la musique et de mettre de côté l’image du DJ. Aujourd’hui, on est rentré dans l’air du DJ star. Tu te places plutôt de quel côté ?

En règle générale, le statut de DJ star s’acquiert en fonction du montant inscrit sur ta feuille d’impôt. Effectivement, pour celui dont la musique passe 10 fois par jour en radio, qui voyage en jet privé avec une équipe de 3 ou 4 personnes constamment autour de lui, qui gagne plusieurs millions d’euros chaque année, on peut parler de star. Personnellement je ne paye pas l’impôt sur les grandes fortunes, j’ai un manager et un agent, mais ils ne voyagent pas avec moi, je prends l’avion en classe économique la plupart du temps, sauf pour les longs trajets de plus de 8 heures, et uniquement si le budget du promoteur le permet. Donc, techniquement je ne suis pas une star, bien au contraire, je fais partie intégrante de la fête au même titre que ceux qui viennent écouter mon son, ou que le promoteur qui organise la soirée. On fait un travail d’équipe, un travail de partage, autour de la musique que l’on considère comme un moyen de célébration. La musique est bien plus vitale et éternelle que celui qui la joue.

 

Tu penses qu’il y a trop d’argent en jeu, et que la qualité de la musique en pâtit ?

Je pense effectivement que du moment où on décide que faire de l’argent est une priorité on perd automatiquement le but qualitatif de la musique. Je le rappelle encore une fois, la musique est un art, pas une industrie. C’est au moment même où la musique electro est arrivée à Las Vegas à la fin des années 2000, et que certain ont voulu en faire une source importante de revenu, que tout la créativité musicale s’est transformé en production de masse. C’est à ce moment-là que des DJs ont acquis le statut de « marque » comme Coca ou Mcdonald’s. Même les multinationales qui gèrent les festivals sont maintenant cotées en bourse… Ça veut effectivement dire qu’elles ne sont plus là pour faire du beau, et on peut dire sans détour que la musique électronique a atteint un niveau qualitatif très bas. En tout cas celle qu’on entend sur toutes les grosses radios de nos jours.

 

Tu as beaucoup évolué à Paris, mais que penses-tu de Bordeaux, ta ville natale, qui s’affirme comme une ville de plus en plus tournée vers la vie nocturne et la techno en particulier ?

A Bordeaux, il y a toujours eu des personnes motivées pour développer la scène musicale électronique, je pense notamment au 4 Sans, au Fatkat, plus récemment à l’Iboat, au BT59. Il y a des passionnés, qui se bougent, et qui prennent des risques financiers pour faire avancer la scène électronique. Sans eux la vie nocturne à Bordeaux serait inexistante.

 

« L’EDM est un mal nécessaire, il ouvre la porte aux incultes, il forme leur palet à l’amer, au sucré, à l’acide, et pourquoi pas à l’acid-house ensuite… »

 

Plus généralement, peux-tu nous dresser un bilan de l’évolution de la scène électronique en France, depuis tes débuts ?

Je vais dresser un bilan plutôt positif. L’apparition de l’electro de masse sensibilise et attire toujours plus de monde vers les autres musiques électroniques. Une fois que l’auditeur lambda accroche sur un titre de Guetta en radio ou en club, il a le choix de continuer ou de s’affiner vers des genres plus précis ou les producteurs sont plus soucieux de la qualité que de la quantité. Je fais toujours une analogie entre la musique et la nourriture : on est tous allés au Mcdo, la bouffe est crado mais on l’a tous aimé, au moins une fois. Ensuite on s’affine, on aime bien aller dans un bon resto, dans lequel le chef a son propre style. Le bon vin remplace le coca, et on découvre toute une palette de gouts. Ça demande du temps mais ensuite on devient un véritable épicurien avide d’authentique. L’EDM est un mal nécessaire, il ouvre la porte aux incultes, il forme leur palet a l’amer, au sucré, a l’acide, et pourquoi pas à l’acid-house ensuite…

 

Julien Piacentino, DJ originaire de Montpellier, nous disait dans une interview, qu’il avait l’impression, qu’aujourd’hui, les producteurs ne brillaient pas par leur prise de risques et que beaucoup de musiques se ressemblaient. C’est aussi ton avis ? 

Le nombre crée de la redondance, c’est normal. J’entends par là qu’en 2000, seulement les meilleurs signaient sur les labels, et c’est seulement eux qu’on entendait. Maintenant il y a 10 ou 20 fois plus de DJs, de producteurs et de labels. Il est donc logique que les « moins bons » copient les « meilleurs » pour avoir une part du gateau. Il en découle ce sentiment de « déjà entendu ». Pour ma part je constate qu’avec le nombre croissant d’acteurs de la scène électronique, l’offre a littéralement explosé, et à cause de cela la qualité est noyée dans la quantité. En ce qui concerne la musique proprement dite, Il y a évidemment 10 fois plus de bombes mais aussi 20 fois plus de déchets, et il faut se salir les oreilles pour dénicher les perles.

 

« Le but pour moi est de plaire aux filles, car une fois que tu as les filles sur le dancefloor, tous les mecs suivent le mouvement. »

 

Tu as une approche orientée « dancefloor », lorsque tu composes ta musique. Pour toi, la musique doit avant tout faire danser les gens, servir d’exutoire physique ?

Oui c’est une évidence, depuis la fin des années 70 la musique électronique est associée à la danse, qui est à la fois une source d’expression et un moyen de séduction. Le disco, la house, l’acid house, la techno sont là pour nous faire vivre et transpirer, le « beat » en est évidement la fondation. Je prendrais pour exemple le titre « Spastik » de Plastikman, qui n’est fait que de boite à rythme, et qui a un effet de trance incroyable. Tout comme avec les percussions africaines, ou les trances chamaniques, le tempo est un catalyseur, et a pour but de nous unifier. Dans mes productions le kick domine, il est mis en avant pour provoquer l’envie de se bouger…

 

Tu fais moins attention à la portée mentale des sons ? 

La mélodie est tout aussi importante que le rythme. La texture et la fréquence de sons des synthétiseurs sont là pour amplifier la profondeur de la musique, pour lui donner un coté émouvant, une certaine grandeur. Sans textures, sans mélodies, il n’y aurait quasiment pas de style. Sans Mini Moog pas de disco, sans DX7 pas de new wave, sans la TB303 il n’y aurait jamais eu d’acid house. La mélodie est là pour apporter du caractère, de l’émotion, voire même un coté dramatique – au sens positif du terme. J’essaye toujours d’apporter ce côté sexy à mes tracks, ce qui rejoint directement ton terme de portée mentale. Le but pour moi est de plaire aux filles, car une fois que tu as les filles sur le dancefloor, tous les mecs suivent le mouvement.

 

Tu as fait de nombreux remix dans ta carrière. Comment ça se passe au niveau de ton choix de chansons à remixer ? Comment tu t’y prends – plus techniquement parlant – pour remixer ensuite ?

Il y a deux approches : soit je vais vers les artistes et je demande clairement si je peux les remixer car j’aime ce qu’ils font, soit c’est l’inverse, les labels aiment ce que je fais et me demandent des remix. Après techniquement c’est une histoire de feeling et de séduction, je dois pouvoir m’identifier au track original pour l’emmener sur mon terrain de jeu, prendre les éléments, qui ont à mes yeux un potentiel pour être développés et les adapter à mon travail. Le but étant de donner mon style aux éléments d’un autre artiste, une sorte de fusion, plus j’aime le track original et plus la fusion sera facile.

 

 

Des artistes que tu rêves de remixer ? 

Un groupe en particulier : Depeche Mode

 

Tu fais partie du label Suara, comment se sont passé les premiers contacts avec le label ? Tu avais un peu envie de changer après toutes tes sorties sur Definitive Recordings ?

Definitive Recordings, c’est chez moi, c’est ma maison et aussi celle de John Acquaviva, mais parfois c’est aussi très agréable d’aller diner chez des amis, d’emmener ses bouteilles et de partager un moment chez Noir, chez Get Physical, chez Suara… C’est comme ça que je vois les collaborations avec les autres labels.

 

Tu n’as jamais sorti de long format, c’est un exercice qui ne t’attire pas ? 

Le seul long format disponible aujourd’hui c’est la bande son du film The Red Man que je viens de terminer, c’est très expérimental, pas de tempo prédéfini, pas de fréquences de sons fixes, ultra mental, voire même flippant… le but de cette bande son est de provoquer l’angoisse, la peur, la panique, il y a donc un côté un peu malsain et druggy, j’y ai mentalement laissé des plumes en composant cette BO.

En revanche, je rêve d’un album. J’y pense chaque jour, mais c’est pour le moment irréalisable ; surtout par manque de temps et d’implication. Tel que je l’imagine cela regrouperait les styles et les sons qui m’ont influencé pendant toutes ces années, depuis le funk, le reggae, le dub, jusqu’à la new wave, l’acid house… Une fusion de styles et de tempo bien différents de ceux que j’utilise en ce moment. Ne t’attends pas à une suite de tracks à 123bpm et au format « dj friendly », pour moi cela n’aurait artistiquement aucun sens.

 

Quels sont tes futurs projets ? Tu composes en ce moment ? Tu as des sorties de prévue dans les mois à venir ? 

Je ne m’arrête jamais de composer, c’est un besoin, il faut que quelque chose sorte de moi chaque semaine. Je viens tout juste de terminer une compilation pour Suara qui s’appelle « Kitties On Trance » dans laquelle j’ai 2 titres à moi, qui posent les bases d’un son futuriste, sombre, et mélodique. Ensuite il va y avoir pas mal de collaborations, une avec Kiko, une avec Noir, et une autre avec Thomas Gandey et John Acquaviva. Puis un remix d’Oxia pour le début 2016, et un autre pour Get Physical. Ensuite je me pencherai sérieusement sur des tracks originales pour l’année prochaine. J’adorerai sortir un EP sur Diynamic

A côté de ça, j’ai envie de faire plus de musiques pour le cinéma, j’ai adoré bosser sur le film « The Red Man », produire du son pour l’image, composer pour provoquer une émotion a été une belle expérience, j’aimerais beaucoup en faire d’autres…

 

 

 

Quizz Express

 

Vinyle ou digital ?

Le vinyle a théoriquement un meilleur son, mais le digital on peut l’avoir tout le temps avec soi.

 

Live ou DJ set ?

Énorme respect pour ceux qui font du vrai live avec des machines

 

Soirée dans un grand club, ou fête plus intimiste ?

Je bosse tous les weekends en club, donc une soirée intimiste entre amis me fais toujours le plus grand bien.

 

Ton film préféré ?

Les tontons flingueurs

 

Ta série préférée ?

True Detective (saison 1 uniquement)

 

Ton livre préféré ?

Possibilité d’une ile de Michel Houellebecq

 

Ton morceau favori ?

« The Great Gig In The Sky » de Pink Floyd me donne des frissons à chaque écoute.

 

Ton artiste favori ?

Évidement Pink Floyd, mais Depeche Mode arrive juste derriere…

 

 

Ton album (LP ou EP) favori ?

Sans hesitation, The Dark Side Of The Moon de Pink Floyd

 

Bonus : on te sait très friand de cuisine. Alors, quel est ton plat favori ? 

Difficile de choisir entre côte de boeuf rossini et sashimi de thon gras… Mais peu importe le plat tant qu’il est partagé avec des amis…

 

Romain Conversin

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