Jérôme Clément-Wilz esquisse le Nouveau Monde de Rone

Jérôme Clément-Wilz esquisse le Nouveau Monde de Rone

Le réalisateur Jérôme Clément-Wilz offre un clip dans l’ambiance du carnaval en Haïti pour le morceau « Nouveau Monde » de Rone. Tournées en février, les images prennent un nouveau sens en cette période de crise du coronavirus. Le réalisateur raconte l’histoire derrière ce film.

Février 2020. Haïti. Le coronavirus n’est pas encore le sujet prégnant de toutes les discussions. L’heure est plutôt à la fête. C’est le carnaval, une tradition très importante sur l’ïle. A Jacmel, une commune au sud du pays, l’artiste Jérôme Clément-Wilz filme l’événement.

«L’ambiance est enivrante. Le carnaval a toujours et partout été un moment où le peuple renverse les valeurs sociales, explique le réalisateur. En Haïti, ce phénomène est poussé à son paroxysme. Les Jacmeliens mélangent toutes les figures de l’histoire haïtienne : esclaves, chrétiens, autochtones, vaudous, figures animales sont enchevêtrés dans une grande catharsis. La fête devient alors aussi un geste politique et une critique sociale. J’ai cherché à filmer la communion. Pas simplement la communion chrétienne, mais plutôt une communion folle, poétique, syncrétique. »


Le caractère politique du carnaval fait sens dans la tête de Jérôme quand Rone lui propose de mettre des images sur son morceau « Nouveau Monde », issu de l’album Room With a View (Infiné) et du spectacle éponyme. « Quand Rone m’a proposé de travailler sur ce projet, le lien avec le carnaval était évident, surtout après avoir vu Room With A View, qui dépeint aussi une transe collective. Voilà ce que je pose : qu’est-ce qu’être mystique ? Qu’est-ce qui brise les frontières entre moi et les autres ? Comment réconcilier la vie et la mort, les accoupler ? »

« Considérer l’ailleurs comme un possible »

Alors que le morceau – et plus généralement l’album – de Rone bénéficie d’une seconde grille de lecture suite à la crise du coronavirus, Jérôme Clément-Wilz a également voulu interroger les civilisations occidentales sur l’après. Avec l’aide de ce carnaval. « Il s’agit donc de considérer l’ailleurs comme un possible, un exemple même, et je considère ce film presque comme un tutoriel : pourquoi ne faisons-nous plus cela en Europe ? Pourquoi sommes-nous enfermés dans la normalité ? Est-ce que même la musique électronique, qui était un mouvement de libération, a fini par nous emporter dans une hypnose collective ? »

© Jérôme Clément-Wilz

© Jérôme Clément-Wilz

Sur le côté purement artistique, les images sont brutes, filmées à hauteur d’hommes. Elles donnent l’impression au spectateur d’être embarqué au coeur des festivités. « J’ai une manière de filmer très organique. Je suis seul et me laisse porter par mon instinct. J’ai décidé d’utiliser du matériel léger pour pouvoir bouger, courir, danser avec la foule. Du tournage jusqu’au montage, j’ai cherché à construire une forme à la fois ordonnée et chaotique, celle de la vie avec la mort, des espèces et des règnes.»

Qui plus est, le réalisateur a décidé d’utiliser du matériel bon marché pour éviter d’obtenir un résultat trop léché. « J’ai utilisé des caméras très peu chères et ai cherché à les pousser à leurs limites, en n’ayant pas peur des surexpositions, du grain, du bruit numérique, comme si les pixels aussi pouvaient danser. Je voulais éviter l’effet carte-postale, et chercher un rendu
d’image le plus universel, le plus intemporel possible.»

Le poids du coronavirus lors du montage

Dans le morceau « Nouveau Monde », Rone distille quelques phrases d’un débat entre l’astrophysicien Aurélien Barrau et l’écrivain Alain Damasio sur le plateau d’une émission de la chaîne RT France. Jérôme Clément-Wilz a décidé de faire sans ces voix. Il a ajouté des paroles d’Haïtiens, des sons du carnaval. « Il s’agit d’un clip documentaire, dont l’objectif est de faire honneur à la profondeur de la culture haïtienne et à ce climax fantastique qu’est le carnaval. Il fallait donc lui laisser toute la place pour s’épanouir, pour vivre dans sa complexité, dans sa richesse. Faire un film, c’est faire des choix, et paradoxalement je crois que plus on réduit l’aire de jeu de l’histoire, plus on peut en explorer les recoins, les mystères. »

© Jérôme Clément-Wilz

© Jérôme Clément-Wilz

Le film a beau avoir été tourné avant le confinement, il porte quand même le sceau de la difficulté de la période. Jérôme est actuellement assigné à résidence dans un centre d’art bruxellois, le Lac. C’est dans ce bâtiment qu’il s’est occupé du montage final. « Avec mes amis là-bas, au cours des semaines de confinement, nous avons créé une sorte de communauté artistique ; nous nous costumions, faisions des pièces de théâtre sauvage ou des performances musicales. Et je m’extirpais du groupe dans ma chambre, dix heures par jour, pour travailler sur ce film. »

En communication régulière avec ses collaborateurs, la finalisation du clip n’a pas eu la même saveur que d’habitude pour Jérôme. « C’était étrange de célébrer cette libération collective, alors que ma vie ressemblait plus à celle d’une cabine téléphonique. Travailler en confinement a été difficile : terminer un film est censé être un moment de communion avec l’artiste et les collaborateurs. Mais malgré tout ça, je crois que nous avons réussi à créer un lien mystique entre toutes ces villes, par le medium de ce film. »

Romain Conversin

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